dimanche, 15 novembre 2009

Agora

Film historique américano-espagnol (2009), réalisé par Alejandro Amenabar, avec Rachel Weisz, Oscar Isaac, Max Minghella, Ashraf Barhom, Michael Lonsdale

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Alejandro Amenabar ressuscite le destin tragique d'Hypatie d'Alexandrie dans un film beau, mais froid. Le réalisateur espagnol, sans doute l'un des plus fameux après Pedro Almodavar (Ce qui n'est pas justice, le premier étant plus talentueux que le second), a fait appel une nouvelle fois à son scénariste fétiche, Mateo Gil.

Agora raconte la résistance d'une femme éclairée à la montée du christianisme chargé d'intégrisme au cours du IVe siècle après la naissance du Christ. Hypatie enseigne dans l'enceinte de la Bibliothèque d'Alexandrie, en Egypte, la sagesse antique à ses élèves (et aux esclaves), pour certains tentés par la nouvelle religion, la science, l'astronomie, et l'art de questionner son âme. Quant à la sage fille de Théon, il est une question qui la taraude : la place de la Terre dans l'univers, par rapport au soleil. Le temps presse pourtant pour les derniers fidèles à l'ancien monde : les forces obscures des Chrétiens déferleront bientôt

Le nouveau bébé du réalisateur de Tessis, The Others ou encore Mar Adentro, avait reçu un accueil plus que frais au dernier festival de Cannes, où la rigueur avait remporté les suffrages d'Isabelle Huppert et Le Ruban blanc de Michael Hanneke la Palme d'or. Après avoir été remonté et substantiellement modifié, revoilà Agora présenté fin octobre en France. La critique se montre plus clémente par rapport à ce péplum d'un genre original. D'où vient en effet qu'Alejandro Amenabar n'hésite pas à visiter les genres (drame, épouvante, histoire ...) sans jamais narrer deux fois la même histoire ? Sans doute d'une insatiable curiosité, et aussi d'un désir parasite de plaire, au risque de s'éparpiller et de perdre de vue son propos. En l'occurrence ici, la tolérance, sur fond de cosmologie.

L'interrogation du ciel par Hypatie consacre la flamme de liberté de pensée qui anime les héritiers des savoirs grecs et latins. Face à eux monte, enfle et tempête la colère des Chrétiens, tous de noir vêtus, petites fourmis armées de sabres aiguisés. Décidés à écraser les païens, ils saccagent au cours d'une des rares scènes d'action pure la Bibliothèque d'Alexandrie. Leur victoire sera totale : les précieux documents perdus, brûlés par la foule en colère, entame une nouvelle ère de quasi clandestinité pour Hypatie, et une conversion plus ou moins sincères de ses fidèles, parmi lesquels Cyrille d'Alexandrie, les des premiers patriarches de l'Eglise, et Oreste, préfet de la ville. Si dans un premier temps, il parvient à éviter le manichéisme en donnant une image positivez de la charité chrétienne, Amenabar finit par dresser le clan des Lumières contre le clan des Ténèbres. Illustrant à gros traits la méchanceté foncière de l'armée du Christ, le réalisateur dépense de longues minutes à décrire la persécution des Juifs alexandrins. Par des images varsoviennes parfaitement déplacées dans ce contexte, Agora devient pendant quelques instants une pâle tribune à un propos engagé, mais anachronique. Une faiblesse d'autant plus regrettable que la volonté affichée d'Amenabar de réfléchir sur notre époque grâce au reflet des ultimes limites du monde de l'Antiquité ne l'autorise absolument pas.

Parmi ce tumulte et ces cris, l'amour brûle les cœurs d'Oreste, l'élève d'Hypatie devenu préfet timoré, de l'esclave Davie, ardent chrétien dévoré de frustration et doté d'une défaillante conscience. Ces deux hommes se disputent les faveurs de leur belle, mais celle-ci, ayant fait vœu de chasteté, ne cède pas aux avances. Soulignant la virginité de l'héroïne, ces amours-là sentent un peu l'astuce scénaristique, le canevas un rien trop serré.

Fin d'un monde, début d'un autre, moins beau mais plus religieux, l'obscurantisme en réponse à la philosophie... Tel est le portrait pessimiste qu'Amenabar peint, dans des tons froids mais habiles, avec une réelle intelligence mais une pusillanimité qui frise la maladresse. Ainsi ces vues vertigineuses, ces focus de la Terre à l'Espace et de l'Espace à la Terre, qui auraient été astucieux s'ils avaient été savamment dosés, s'ils avaient marqué des chapitres, alors que malheureusement elles apparaissent sans raison ni annonce. En revanche, on retiendra le feu et la finesse du jeu de Rachel Weisz, impressionnante dans le rôle d'Hypatie. Autour d'elles, des seconds rôles masculins bien campés et un Michael Lonsdale qui fait le minimum syndical mais qui s'amuse beaucoup. Alejandro Amenabar tient le bon bout, mais Agora n'est pas encore son grand film. The Others ne faisait peur que grâce à l'interprétation de Nicole Kidman, Agora n'émeut que grâce à Rachel Weisz.

vendredi, 13 novembre 2009

Le Violon d'Hitler - Igal Shamir

 

Paris. Un soir de 1940. La France est occupée.  Gustav Schultz, jeune violoniste allemand enrôlé malgré lui dans l’armée nazie, est appelé pour jouer devant les huiles du IIIe Reich, dont le diplomate nazi Joachim von Ribbentrop, réunies dans la Nièvre en France. Le violoniste ignore que le Führer lui-même assistera à sa représentation et succombera au charme de son talent et de son répertoire :  Strauss, Mozart, Wagner, Monteverdi … et un certain Salomone Rossi.

Se croyant dans les petits papiers d’Adolf Hitler, Schultz ose demander à ce dernier une faveur. Jusqu’ici affable, courtois, presqu’aimable, Hitler se transforme soudain en une bête en furie, hurle au complot juif et, de rage, brise puis jette au feu le violon de Schultz, qui assiste à son arrêt de mort avec terreur. Il sera exécuté dans les heures qui suivront.

Un enfant a assisté de loin au déferlement de la folie du loup Hitler. Il a tout vu, mais n’a rien entendu.

Des années plus tard, ce témoin, devenu évêque en poste à Rome, contacte lors d’un concert vénitien Gal Knobel, ancien agent des services secrets israéliens spécialisé dans la traque d’anciens nazis et violoniste virtuose. Il lui demande de se remettre sur la piste de ce mystérieux conciliabule maudit. D’abord réticent, Knobel accepte.

C’est un personnage hautement sympathique et intéressant que ce Gal Knobel, géant nuage en pantalon qui enseigne aux enfants l’art du violon à la Schola Cantorum de Paris (Une école de musique fondée au XIXe siècle par Vincent d’Indy, qui jouera un rôle dans le récit) entre deux enregistrements de CD, rattrapé par son propre passé d’ex-agent et confronté à la récurrence de la souffrance que la deuxième guerre mondiale a laissé sur la surface du globe. Tant du côté des bons que des méchants, qui ne sont pas toujours ceux que l’on croit. Et, à tout bien y réfléchir, Gal Knobel n’oublie pas l’oppression des Juifs, sporadique dans l’histoire de l’humanité. Salomone Rossi, la clé de voûte de l’enquête du Violon d’Hitler, vécut sous la protection de Claudio Monteverdi. De la redécouverte de son influence et de son importance dans l’histoire humaine naîtra, pour Gal Knobel, amour, amitié et désillusion.

Le thriller que propose Igal Shamir, lui-même violoniste et ex-agent du Mossad, calque une histoire que lui-même a vécue. Et l’on est tenté de le croire, même si l’on sait qu’en littérature, le maquillage de l’imaginaire en réel est à la base de toutes les mystifications et de quelques chef d’œuvre. On prête crédit à la véracité surtout des sentiments qui sont décrits avec beaucoup de subtilité, qualité rare dans un genre qui souvent tolère trop les caricatures et les approximations laborieuses. On pensera notamment à ce personnage d’ancien nazi témoin clé de l’exécution de Gustave Schultz, lui-même très attachant. Artiste rattrapé par l’histoire, il sert un régime totalitaire avec lequel il n’a aucune filiation. Ou encore à l’évêque français, genre de doux aristocrate bon vivant et mélancolique à la fois.

Sacrifiant parfois aux incontournables du thriller historico-philosophico-artistico-métaphysique et plus si affinités (course-poursuite, entremêlement par trop artificiel du passé et du présent), Igal Shamir enchante son roman et son lecteur. Chose rare même, il parvient à amener aux oreilles des lecteurs les sonorités de musique qu’il n’a jamais entendue par la magie de son verbe. La fin, sombre, prouve que l’auteur est un écrivain populaire mais redoutable, inspiré et inspirant.

 

 

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Shamir Igal, Le Violon d’Hitler, Plon (2008), réédité chez Points, Paris, 2009

lundi, 21 septembre 2009

Contes du Lundi - Alphonse Daudet

Ces beaux contes, que l’on trouve, croit-on se souvenir, uniquement dans Les Lettres de mon Moulin, on les a dans l’oreille depuis toujours. Ces beaux contes, Alphonse Daudet nous les rend familiers quand nous le relisons, nos chers vieux amis. Mais comme s’ils avaient attendu que nous soyons prêts à les écouter, ils ne sont pas pressés. Ils glissent lentement sur nos écailles, pénètrent l’âme dépenaillée. Terreau fertile, nous sommes à présent dépositaire d’un vieux cadeau, un trésor de la littérature.

Alphonse Daudet n’est plus trop populaire depuis quelques temps. Il ne serait pas étonnant de découvrir qu’il a été trouvé trop poussiéreux durant cette dernière décennie. Et puis, l’engouement pour la Provence, pour les Pagnol, Giono, Mistral, Daudet, a passé.

Mais ils n’ont pas pu vieillir, ces chers contes d’Alphonse Daudet ! Les écoute-t-on encore dans les classes de primaire, dits par Fernandel ? Sa diction rocailleuse, elle, appartient à la nostalgie et au passé. Point la prose.

J’en veux pour preuve ce passage d’une grande sensibilité, admirable de justesse et d’observation. Alphonse Daudet met son art du naturalisme au service de l’émotion poignante, vive, instantanée ; il décrit les malheurs éclairs que l’on croise dans la ville, peints sur les visages et les formes, pour lesquels on prend une compassion aussi immédiate que fugace : « Je pensais à cela l’autre matin – car c’est surtout le matin que Paris montre sa misère – en voyant marcher devant moi un pauvre diable étriqué dans un paletot trop mince qui faisait paraître ses enjambées plus longues et exagérait férocement tous ses gestes. Courbé  en deux, tourmenté comme un arbre en plein vent, cet homme s’en allait très vite. De temps en temps, sa main plongeait dans une de ses poches de derrière et y cassait un petit pain qu’il dévorait furtivement, comme honteux de manger dans la rue. »

Les Contes du lundi, c’est encore le cri d’un Français nationaliste pour sa mère-patrie, bafouée par un autre nationalisme, l’allemand en 1870. Sur cette base d’un certain point de vue stérile et vain, c’est pourtant l’occasion de faire une série de portraits, de célébrer les valeurs de la fidélité familiale, de l’intégrité. Comme dans Le Siège de Berlin. La même trame quand pour le film allemand Good Bye Lenin : une jeune fille ment à son grand-père grabataire sur la débâcle française et l’arrivée imminente des troupes ennemies dans Paris. On pense aussi au Mauvais Zouave, ou encore aux Fées de France, qui témoigne de la possibilité de l’existence du naturalisme, soit une description par des termes empruntés au vocabulaire scientifique, et de la poésie du fantastique. Les Trois Messes basses constituent le chef-d’œuvre de cette cohabitation harmonieuse.

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Daudet Alphonse, Contes du Lundi, éditions Fasquelle, réédité au Livre de Poche, Paris, 1977

jeudi, 23 juillet 2009

Charles le Téméraire - La splendeur de la Bourgogne

 

Il suffirait de fermer les yeux pour s’imaginer dans la fraîcheur des pierres de Notre-Dame. S’abriter non pas du vent du large, mais de la chaleur moite d’un juillet torride de l’an 2009. Se pencher sur le gisant de Charles le Téméraire, en airain doré et pierre de touche, et examiner la moue impassible de son visage. On découvrirait alors une expression de contentement, l’assouvissement temporaire d’un désir vieux de cinq siècles. Charles de Bourgogne retrouve enfin en ses Etats le butin dont les Suisses s’étaient emparé en 1467 à Grandson. Il lui sera hélas repris dans les jours à venir.

 

L’exposition qui vient de s’achever à Bruges, Charles le Téméraire - La splendeur de la Bourgogne, regorge d’un renversant fatras d’objets d’art de l’ époque. Cette profusion s’explique par la tentation étatique et l’expansionnisme du duché de Bourgogne, née avec l’acquisition de ses fantastiques territoires par Philippe le Hardi, encrée dans la politique de ses successeurs Jean sans Peur et Philippe le Bon, fracassée avec Charles devant Nancy, sous les coups du duc René II de Lorraine. L’art et le raffinement seront les armes par lesquelles s’imposera dans les mentalités la puissance de l’Etat bourguignon. Au XVe siècle, la cour de Philippe le Bon passe pour la plus fastueuse, la plus brillante, et sans doute l’est-elle. « Bling-bling », dirait-on de nos jours, certes, mais imposante, intimidante. Parfaitement efficace pour ce jeune Etat dont la légitimité n’est pas le point fort, pas plus que sa cohésion. Des Pays-Bas à la Bourgogne, de Bruges à Dijon, il y a un vide que les ducs s’efforcent de combler, louvoyant entre les trois grandes puissances voisines, La France (dirigée par Louis XI, le grand ennemi de Charles), le Saint-Empire (Frédéric III, le père du futur beau-fils de Charles, Maximilien) et l’Angleterre.

 

De cette très belle exposition, on retiendra l’excellent choix des œuvres exposées et leur mise en valeur par une scénographie très léchée. L’événement relevait en effet davantage de la vitrine de prestige que de l’exigence académique. C’est que la Flandre aime à montrer sa prestance passée. De plus Bruges, écrin magnifiquement conservé de ces temps héroïques, s’entend à faire étalage de coquetterie. Il y a effectivement un cœur bourguignon qui bat encore en son sein. La fête bat dès lors son plein lorsque le Historisches Museum de Berne lâche la prise de Grandson (En réalité, l’exposition avait d’abord était visible en Suisse ; Bruges est la deuxième étape…). Juste retour des choses. Enfin, le Groeningemuseum, heureux détenteur de nombreux tableaux peints par les primitifs flamands (Hans Memling, Gérard David, Hugo van der Goes, …) ne perd jamais une occasion de rehausser (parfois jusqu’à l’excès) ses manifestations d’une sélection de ses propres fleurons. Ici, on reverra avec bonheur l’incontournable Vierge au chanoine van der Paele, tableau peint par Jan Van Eyck en 1436, et surtout le Tryptique de Saint Christophe ou Tryptique Moreel, peint par Hans Memling, peint en 1484, qui rappelle le rôle prépondérant des riches bourgeois mécènes dans les Etats bourguignons.

 

La Splendeur de la Bourgogne a bel et bien ressuscité ce printemps à Bruges. Résurrection soulignée par la délicate Tapisserie aux Mille Fleurs, qui laissera une impression inoubliable. Derrière les armes et symbole du pouvoir bourguignon, des milliers de fleurs brodées ; les entrelacs qu'elles forment sont une émanation du Paradis. Le spectre de Charles a dû sourire et pleurer en les revoyant.

 

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lundi, 06 juillet 2009

Le Pantalon - Alain Scoff

Le Pantalon est un récit de la guerre 14-18, rédigé par Alain Scoff au début des années 80 et porté à l’écran (télé) par Yves Boisset dans les années 90.

Il ne vient plus très souvent à l’esprit des gens de parler encore de la « grande guerre », tant elle ne fut pas grande, sinon par le nombre de vies gâchées, volées. C’est toute une génération que les Etats, gangrénés par leur nationalisme, a sacrifiée, de la manière la plus sotte. Se privant de sa jeunesse, ils laissèrent au lendemain de l’Armistice du 11 novembre un monde sans jeunesse qui allait faire porter en germe le fascisme et le nazisme. Aujourd’hui encore, nous sommes les héritiers de la guerre 14-18.

Alain Scoff a voulu mettre en évidence dans son récit édifiant l’absence de considération des hauts gradés de l’armée pour la vie humaine. Autres temps, autres mœurs : à l’époque, la chose militaire pouvait attendre de ses soldats, jeunes citoyens enrôlés, qu’ils se fassent tuer pour l’honneur et la patrie. La population acceptait la perte de leurs enfants comme une espèce de mal nécessaire (Il est vrai que l’opinion, par le biais de la censure de la presse, était tout à fait manipulée par l’armée, justement. De nos jours, et c’est là un des plus nobles progrès de notre Occident, il est très douloureux de perdre le moindre de nos militaires de métier…). Les officiers de la guerre 14-18 ont abusé de cet « acquis », jusqu’à la nausée : les combats dans les tranchées exigeaient qu’on sacrifiât des centaines de vie pour prendre parfois quelques dizaines de mètres, même moins, à l’ennemi. Après le champ de guerre, les survivants accomplissaient des corvées rudes , alors qu’ils étaient parfaitement exténués.

Ainsi instaura-t-on, pour lutter contre les désobéissances des recrues, contre les désertions, des conseils de guerre furent créés. Leur objectif était de rétablir ordre et discipline. Ces tribunaux exceptionnels permirent dès lors d’exécuter des insoumis, des rebelles, condamnés pour des peccadilles. On en faisait des fusillés pour l’exemple. C’est le sort qu’on réserva à Lucien Bersot, boulanger au civil, qui avait refusé d’enfiler un pantalon d’uniforme crotté, probablement récupéré sur un cadavre, qu’on lui imposait en remplacement d’un pantalon de lin très fin, dans lequel il se gelait les couilles en cet hiver 1915.

Alain Scoff emploie dans ce pamphlet antimilitariste un style journalistique efficace. Hormis une histoire d’amour déchirante qui n’émeut pas, on ne peut rien reprocher à sa reconstitution. Elle met nos nerfs à vif, les larmes au bord des yeux. L’envie de crier son indignation.

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Scoff Alain, Le Pantalon, édition JC Lattès, réédité chez France Loisirs, Paris, 1982

jeudi, 02 juillet 2009

Le Vicomte de Bragelonne - Alexandre Dumas

Nul n’ignore la grande verve des romans d’Alexandre Dumas, dont l’évocation à elle seule entraîne un tourbillon d’images plus ou moins impressionnistes de larges chapeaux et d’épées, de tempêtes aux arbres ployés à la Corot et de rocambolesque à la … Dumas.

L’auteur est en réalité plus connu que ses œuvres, elles-mêmes sans doute relevant plus de nos jours de l’imagerie populaire que de la littérature. Le « cap et d’épées » lui a fait du bien et du tort, ce qui ne lui aurait à coup sûr point déplu. Ce gros ogre, Pantagruel et Gargantua, employait beaucoup de son énergie à la glorification de sa personne. Energie qu’il aurait parfois pu employer à davantage de rigueur dans l’écriture de ses œuvres, plutôt que de laisser les ingratitudes de dialogues laborieux à Auguste Maquet, pape des nègres.

 

Cette première description rabelaisienne doit cependant être pondérée par un détour vers la réalité de la complexité dumasienne. Vaniteux et orgueilleux, il n’en fut pas moins un écrivain frémissant de sensibilité. Ainsi l’énorme (par le volume aussi bien que par la qualité) Vicomte de Bragelonne.

 

Il d'abord faire abstraction de la comédie galante qui est livrée pendant des centaines de pages ; c’est un premier exercice fastidieux, qui requiert de la patience. Sourire aux gestes des courtisanes, aux jalousies de Monsieur envers Madame, aux perfidies du chevalier de Lorraine, … Bref, subir pas mal d'air brassé pour rien, tandis que d’Artagnan restaure la monarchie anglaise en remettant sur le trône Charles II d’Angleterre, que Porthos (le Baron du Vallon) se consacre à son enrichissement personnel, qu’Athos (le comte de la Fère) mène une vie de gentleman farmer loin de la cour du Roi-Soleil et qu’Aramis (le chevalier d’Herblay), devenu évêque de Vannes, intrigue comme un fou sous les ordres du Surintendant Fouquet, lui-même reflet d’un Dumas épicurien et inquiet. Aramis est l’artisan le plus actif de l’intrigue du Vicomte de Bragelonne. Il la crée ; les autres mousquetaires, eux, tenteront de la suivre. d’Artagnan tente bien d’influer sur le cours de l’histoire, mais se révèlera incapable d’avoir prise sur les évènements français, tributaires d’un Louis XIV encore frivole, qui apprend son métier de souverain. La mutation d’un jeune amoureux en chef d’Etat passe parfois pour être le principal sujet du livre.

En réalité, on peut comprendre Le Vicomte de Bragelonne comme un vieil arbre aux ramifications innombrables. Vieux, car les trois mousquetaires sont trente ans plus âgés que lors de l’affaire des férets de la reine Anne (Les Trois Mousquetaires). C’est un monde qui s’éteint, celui d’une noblesse volontiers frondeuse, rebelle. Elle se transforme en une noblesse de cour et de robe, où l’on ne dispute plus guère son honneur à l’épée, bien plus par le commérage. La mort de Mazarin, qui survient assez rapidement dans le roman, est à ce titre tout à fait significative. Monsieur le Cardinal, décrit par Alexandre Dumas comme roublard, madré, chafouin, n’appartient plus à cet univers (Bien que Mazarin fut l'artisan de cette nouvelle conception d'un Etat centralisé, cristallisé autour de la personne du roi !). Certes, on ne respecte pas la réalité historique par cette vision romantique de la jeune garde qui renverse l’ancienne, mais l’on sait ce que l’écrivain faisait à l’histoire et comme il admirait les enfants issus de ce viol.

Pour ce qui est de l’arbre, on compte ses branches : le rétablissement de la couronne anglaise (1), la lente chute de Fouquet, fruit de l’antagonisme entre celui-ci et Colbert (2), l’apparition du Masque de fer (3) et le triangle amoureux Louis XIV, Louise de la Vallière et Raoul, le fameux vicomte de Bragelonne (4). A ces quatre grands axes viennent encore se greffer des historiettes qui n’ont d’autre intérêt que de peindre plus scrupuleusement encore le climat et l'ambiance de l’époque.

 

1)      Charles II. Bel homme, âme gaie mais lunatique, vient quérir l’aide de la France pour reconquérir Londres, tombée entre les mains de Cromwell. d’Artagnan s’engage corps et âmes, après avoir temporairement quitté le service du roi de France, dans cette aventure que son courage et sa ruse feront aboutir.

2)      La chute de Fouquet. Aramis apparaît non pas comme l’homme-lige du Surintendant à l’écureuil, mais comme une âme grise (Il est tout à fait remarquable en outre de voir qu'Aramis est tout autant ambigu et assoiffé de puissance que Mazarin. Le cardinal italien du roman et Aramis se ressemblent et se complètent étrangement...). Fouquet, dépensier, passe pour plus riche que le roi lui-même, et des soupçons pèsent sur lui quant à la blancheur de son trésor. Passant à travers le chas de l’aiguille à plusieurs reprises (Colbert, dont l'emblème est une couleuvre, tente plusieurs fois de le perdre aux yeux de Louis XIV) avant la catastrophe de Vaux-Le-Vicomte, Fouquet demeure un condamné en sursis, malgré la confiance affichée d’Aramis pour le sauver. Le fil de son destin finit en effet par se briser ; le récit de son arrestation joue la carte du mystère, et la narration met les nerfs du lecteur à vif, tant est grande l’empathie de Dumas pour le surintendant des Finances.

3)      L’apparition du Masque de Fer. En réalité, le frère jumeau de Louis XIV. A sa naissance, Louis XIII son père, craignant une lutte fratricide entre les deux frères, décide qu’il faut en éloigner un, et effacer toute trace de son existence et bien entendu de ses origines. Aramis remontera pourtant la piste. Emprisonné, le frère jumeau prénommé Philippe (Comme le véritable deuxième frère de Louis, Monsieur …) en est extirpé par les bons soins du chevalier d’Herblay. Le but de ce dernier : remplacer Louis par Philippe, homme qu’il juge plus droit, sans que quiconque ne s’aperçoive du subterfuge. Une fois le projet réalisé et le véritable Louis embastillé, Aramis dévoile son exploit à Fouquet qui, épouvanté, va libérer lui-même le souverain. Sa fidélité ne l’empêchera pas de tomber pourtant. Philippe, en punition de son crime, mérite la peine de mort. Seul le sang royal qui coule dans ses veines lui vaut un châtiment moins dur, bien qu’également cruel : il portera jusqu’à son dernier souffle un masque de fer sur le visage.

4)      Le triangle amoureux. Raoul, Vicomte de Bragelonne, aime Louise de la Vallière, star boîteuse de l’histoire de France, qui ne l’aime pas, mais qui en revanche aime le roi. Le roi s’éprend de Louise. Raoul, maudit, éperdu de chagrin, s’engage dans l’armée du Duc de Beaufort, et meurt lors d’un combat au-delà de la Méditerranée. Raoul n’est pas le protagoniste du roman qui porte pourtant son nom (Finalement, il faut bien avouer que de protagoniste il n’y a point !), juste un fantôme, une âme condamnée dont on devine la fin tragique. On nage en plein romantisme.

 

Le Vicomte de Bragelonne ,un roman crépusculaire en réalité, arrive là où toutes les choses trouvent leur achèvement ; les amis meurent, les traitres demeurent, et le roi gouverne enfin. A l’amour, fable désobligeante, Dumas préfère l’amitié. On lui en voudra simplement d’avoir oublié de créer ici un grand méchant, qui aurait souligné la force de la saine camaraderie. Milady manque cruellement ; elle était paradoxalement symbole de vie. Or, c’est de tragique dont il est finalement question.

mardi, 30 juin 2009

Drag me to Hell

Film d’horreur américain (2009), réalisé par Sam Raimi, avec Alison Lohman, Justin Long, Jessica Lucas

 

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S’il ne fallait voir qu’un film d’horreur, de l’horreur pur jus, je parle, pourquoi pas le récent et excellent Drag me to Hell de Sam Raimi ?

Sans avoir forcément assisté à toutes les séances de chaque édition du Biff de Bruxelles, on comprend plus ou moins à quelle famille appartient ce film : l’horreur made in eighties. C’était ces affiches rouge orangé et noires sur les vitrines des vidéostores qui ont fait fantasmer tout gamin de dix ans parce que « ce n’était pas pour les enfants ».

Les amateurs connaissent eux surtout la patte de son réalisateur qui, outre trois Spiderman, est le papa de classiques tels que Evil Dead 1, 2 et 3, ou Darkman. Sam Raimi  se fend ici d’un retour génial à ses primes amours, réjouissant d’une part parce qu’il fourmille d’idées et de cohérence, et d’autre part parce qu’il représente la meilleure remontée à la surface des années 80, avec Mickey Rourke dans The Wrestler, et si l’on excepte le récent retour à l’avant-scène involontaire de Michael Jackson.

 

Dans leur scénario extrêmement vif et astucieux, Sam et son frère Ivan Raimi se plaisent à torturer d’une jeune employée de banque (Christine Brown, interprétée par Alison Lohman, avec beaucoup de talent ; la classe avec laquelle elle défend un personnage sans grande épaisseur en témoigne !), a qui vient la mauvaise idée, afin d’obtenir une promotion, de refuser le prêt qu’une vieille tzigane était venue quémander. Humiliée, cette dernière lui jette un sort, après un combat épique et farcesque. On trouve d’ailleurs là les deux principales composantes de Drag me to Hell, à savoir humour noir et épouvante ; le film d’horreur permet ce mariage détonnant qu’il a sans doute hérité du macabre moyenâgeux.

Pendant trois jours, le Malin va pouvoir malmener la malheureuse Christine Brown. Médium, spirites, fiancé et autres sacrifices rituels tenteront de se dresser entre le chasseur et la proie, mais leurs efforts seront rarement couronnés de succès. Cette lutte contre le Mal inspire beaucoup les frères Raimi, surtout dans la mesure où leur intelligence les pousse à en faire un affrontement Bien/Mal. Christine Brown inspire autant la compassion que l’irritation, et le spectateur, dieu cruel, prend un plaisir sadique à voir la blonde gourgandine martyrisée à outrance : des bras qui s’enfonce dans sa gorge, des forces invisibles qui la projettent en l’air et la font tournoyer comme un fétu de paille dans la tourmente, … Au royaume des ni bons ni mauvais, Christine Brown est reine, et son enfer se passera sur la barque de Charon plutôt que dans le chaudron de Lucifer.

 

Le pouls du spectateur battra fort, comme dans la maison hantée d’une fête foraine. La salle ne se retient pas de crier de peur ou de rire, et c’est l’un des délices du film d’horreur au cinéma que de sentir une onde parcourir l’assemblée réunie devant le grand écran. A ce jeu-là, Sam Raimi est un chef d’orchestre des plus brillants. Dans sa symphonie fantastique à lui, il ne s’épargne aucun classique, mais les arrange avec une infinité de créativité, et de doigté. Drag me to Hell finit par en devenir un miracle d’horlogerie, précis et régulier.

 

Enfin, on appréciera l’ironie (involontaire ?) de voir les malheurs d’une … banquière maudite. On n’aime pas trop les gens qui manipulent l’argent, ces temps-ci. « Sorcière ! » …

Chéri

Film britannique (2009), réalisé par Stefen Frears, avec Michelle Pfeiffer, Rupert Friend, Kathy Bates

 

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Stephen Frears est un auteur phare de notre époque. L’élégance et la fluidité sont sa signature, et chacun de ses nouveaux films crée une espèce de joie autour de lui. Sa production allie rigueur et fluidité. Ses films semblent faciles, l’on y entre facilement. Mais à cette aisance apparemment nonchalante répond une parfaite maîtrise du langage cinématographique, que l’on savoure depuis My Beautiful Laundrette jusqu’à The Queen, de Glenn Close à Helen Mirren en passant par Michelle Pfeiffer. Chéri célèbre les retrouvailles de l’inoubliable Présidente de Tourvel et du réalisateur.

 

Stephen Frears retrouve, à l’écriture du scénario, Christopher Hampton, admirateur de l’œuvre de Colette. Ce Chéri, transposition d’un de ses romans les plus forts, remettra probablement au goût du jour l’écrivaine féministe à l’écriture sensuelle.

 

Chéri raconte l’histoire de Léa de Lonval, une demi mondaine parisienne en fin de parcours, belle comme une journée d’été au mois d’août. Le fantôme de l’automne futur commence à jaunir quelques feuilles, tandis que son miroir cruel reflète un front moins lisse qu’autrefois. Afin de faire plaisir à une ex-courtisane de ses amies, Léa entreprend une liaison avec le fils de celle-ci, Chéri. Chéri est un dandy oisif, qui plaît aux dames, et à Léa. Six ans passent, et l’attachement entre les deux êtres jouisseurs se renforce. Jusqu’au jour où la mère de Chéri conclut un mariage entre son fils et une jeune fille fortunée. Léa et Chéri devront se séparer, et faire comme si leur attachement n’avait jamais été de l’amour.

Michelle Pfeiffer vieillit magnifiquement, et il n’existe probablement pas une autre grâce à Hollywood qui aurait pu interpréter avec autant de chaleur Léa de Lonval. Face à elle on admire la présence et l’aisance de Rupert Friend en oiseau nocturne impénétrable. Kathy Bates, en mère indigne, impose à nouveau son talent de second couteau comme un  luxe indispensable à la coloration de tout film qui se respecte.

 

Tous ces talents se conjuguent donc pour un long métrage qu’il était impossible de rater. Beau et intelligent, il ne manque à Chéri qu’un petit supplément d’âme pour marquer les esprits, qui transcende le temps et l’époque. La beauté des costumes et des décors de ce drame du début du XXe siècle occupe beaucoup d’espace et encombrent un peu trop le récit, là où les vertugadins des Dangerous Liaisons mettaient en évidence les machiavélisme de Merteuil et Valmont. Mais faut-il bouder son plaisir ? Léa et Chéri ouvrent les portes de l’amour qui se joue du temps, qui fait semblant, et qui à la fin meurt, et enterre avec eux l’innocence des amants. Et ceci sent déjà assez le souffre.

vendredi, 17 avril 2009

Treize Hommes dans la Mine - Pierre Hubermont

Ce qui frappe en premier lieu, c’est l’unité de temps, d’action et de lieu. Le temps : une journée. L’action : un éboulement. Le lieu : la veine d’une mine dans le Borinage.
Ce qui frappe, en second lieu, c’est la rigueur de description de l’univers minier, cette poésie charbonneuse s’échappant d’un discours précis, au vocabulaire méticuleux, dépourvu de figures de style, ou de métaphore.
Ce qui frappe, en troisième lieu, c’est le poignant dosage de révolte et d’amour pour les mineurs, un peuple de travailleurs obscurs.
Ce qui frappe, enfin, c’est la terreur qu’inspire la terre, dont les entrailles ne se laissent pas piller volontiers. La terre, ogre de cette histoire crépusculaire, sordide, glaçante de réalisme. « La terre éclatait de rire devant son nouveau triomphe, tandis que les sauveteurs, hébétés, contemplaient de loin cet anéantissement. » (p. 102)

Treize Hommes dans la Mine éveille en moi le même respect que m’inspire la dure tâche qui incomba à mes ancêtres, les fourfeyeux, ceux qui fouillaient la terre à la recherche du charbon. Ils descendaient le matin très tôt par des cabines de fer grinçantes, jusque très bas sous la terre. Tous les jours la même horreur, la même violence, qui au nom de l’emploi, broyait des hommes, des femmes, et des enfants. Leur sécurité n’était jamais assurée. Leur production ne devait souffrir aucun affaiblissement. Des porions, des chefs de groupe, contrôlaient que le travail se faisait sans retard ; au-dessus des porions veillaient les chefs porions, eux-mêmes aux ordres des ingénieurs, que les gérants astreignaient à une rentabilité maximale de la mine qui appartenait, in fine, au grand propriétaire.
Je vois sans aucun effort le décor qu’était celui des gueules noires : les terrils, les mines, les châssis à molette, les corons, les trains, la vapeur, la poussière, le charbon, le noir qui recouvrait jusqu’aux chemises rangées dans les placards. Il me semble que moi-même, à travers les histoires qu’on m’a racontées, je sens l’âcreté de cet air vicié. On crachait ses poumons à trente ans, quand on descendait au fond. C’était normal.
Seule la révolte octroya aux mineurs, partagés entre obéissance et sentiment d’injustice, des droits, inscrits dans des conventions, qu’il fallut toujours remettre en question.

Le propos de la littérature prolétarienne fut ainsi de donner, je crois, une assise intellectuelle aux revendications des mineurs. Pierre Hubermont, de son vrai nom Joseph Jumeau, était fils de mineur. Sa plume brillante lui valu de ne pas emprunter la même voie que celle de son père, et de son grand-père avant lui. Ses premiers écrits, qui dénoncent les conditions de vie des masses prolétariennes (La Terre assassinée en 1928, Les Cordonniers en 1929), lui valurent une renommée parfaitement honorable, qui bien sûr intéressa vivement les forces communistes.
Mais Pierre Hubermont ne répondit pas aux sirènes du marxisme. Ses livres prouvent qu’à la lutte des classes, il privilégia au contraire la construction entre celles-ci de ponts de compréhension. Certes, les propriétaires et les gérants, qui se trouvent à l’exact opposé de la classe prolétarienne, s’enrichissent grâce à la sueur et au sang de milliers d’anonymes, de quasi esclaves. Néanmoins il existe un chemin, un bouveau pourrait-on dire, entre les classes, comme le démontre Treize Hommes dans la Mine, paru en 1930.

Le roman, très largement inspiré par ailleurs par la catastrophe de Courrières en 1906 par ailleurs, s’ouvre sur L’Equipe. Prosper, délégué et chef d’équipe, arrive à la taille avec ses hommes. Il y a Jeansef, pauvre hère aboulique et violent (il bat sa femme), impropre au travail, mais que Prosper refuse à renvoyer chez lui, malgré la pression du reste de l’équipe, Cayat, la tête brûlée avide d’argent, et le chef porion en tête. Cayat ne peut comprendre qu’abandonner Jeansef à son sort, c’est participer au jeu d’oppression mis en place par les forces d’exploitation contre la solidarité entre les mineurs. Prosper, intègre, ne veut, n’a jamais voulu, que l’exclusion reprenne ses droits.
Dans la veine qu’ils exploitent, la voie de retour d’air est bouchée, en raison d’un éboulement. Mais Cayat refuse de perdre sa journée. Les autres le suivent. Prosper demande que l’on prévienne l’ingénieur, M. Liévin, et qu’on renforce le boisage. Le chef porion refuse. Cayat s’emporte, frappe son chef, et le redoutable éboulement se produit. « Le sang de Cayat ne fait qu’un tour, deux tours. Pan ! il allonge violemment le pied vers le visage du sous-ordre qui reçoit le coup entre les yeux, glisse, lâche sa lampe et s’agrippe à l’échafaudage branlant.
Ce fut terrible. Un coup de tonnerre emplit le chantier. Tout s’écroula. (…)
L’équipe était emmurée dans un trou si étroit que les corps collaient les uns aux autres. » (p. 62)
La deuxième partie (Les Chefs) est consacrée à la lutte de l’ingénieur, M. Liévin, pour sauver d’éventuels rescapés. Nul ne sait si l’équipe qui travaillait à l’endroit de l’équipement est saine et sauve. M. Liévin, issu lui aussi d’une famille de mineurs, sait que l’on n’abandonne pas des hommes dans le fond, que l’impossible doit être tenté pour remonter, si pas des survivants, au moins des cadavres, qui auront droit à une sépulture. Il faut prévenir le gérant, le propriétaire, l’inspecteur délégué.
La troisième partie (Des Hommes), où se clôt tragiquement la journée, voit les hommes agir face à la catastrophe. M. Liévin s’agite afin de constituer une mission de sauvetage. Hélas, le feu prend à l’endroit de l’accident, et menace de s’étendre. Le gérant, ainsi que le propriétaire, décident plus ou moins d’un commun accord de construire un mur afin d’écarter le danger ; c’est la vie de tous les mineurs qui est maintenant en péril, ainsi que l’ensemble de l’infrastructure. M. Liévin, la mort dans l’âme, parvient aux mêmes conclusions. Pour que le plus grand nombre vive, il faut que les emmurés demeurent à jamais sous terre. La mine devient leur tombeau.
« Des lettres de feu s’inscrivirent sur la roche : « Ci-gît Prosper, le délégué… ». » (p. 106)
Le village est en émoi. L’on cherche des coupables. L’émotion grandit, mais finalement, faute de trouver un vrai responsable sinon la mine elle-même, la révolte s’anesthésie.
« La foule baissait la tête, vaincue. Elle se défit en silence, lentement, bribe par bribe, morceau par morceau. Et chacun rentra chez soi, … » (p. 122)

Les deux piliers de court et édifiant roman sont Prosper et M. Liévin. Ils sont, en quelque sorte, les deux chaînons manquant entre le prolétariat et le patronat. Prosper, mineur, s’est élevé par sa modération, sa volonté d’améliorer la condition des siens par la conciliation, la discussion, la loi. Devenu échevin, il veille à ce que les accords soient respectés. Incorruptible, généreux, mais humble aussi, il écoute, promet.
M. Liévin est fils de mineur, mais grâce à un arrangement entre sa famille et la compagnie minière, il accomplit des études et devient ingénieurs. Les conditions de travails qui lui sont imposées sont drastiques : il travaille deux années sans toucher de salaire, afin de rembourser l’investissement consenti par la prise en charge de ses études. Mais, zélé, sérieux, probe, M. Liévin ne respire que pour la mine.
Prosper et lui se rejoignent dans cette dépendance totale, cet amour haineux qu’ils vouent à un système dont ils ne peuvent s’échapper.
Face au drame, Prosper est le dernier à sombrer dans la folie. M. Liévin, voyant ses efforts de sauvetage anéantis, se noie dans son propre désespoir.
« Soudain, il trembla de tous ses membres brisés, et, s’écroulant, la tête dans les mains, il se mit à sangloter… » (p. 102)

Si l’œuvre mérite respect pour ses qualités d’engagement et sa rigueur littéraire, l’auteur en revanche pose problème au lecteur. Intellectuel défenseur du prolétaire exploité, Pierre Hubermont céda en 1940 aux sirènes de l’occupant nazi, et se livra à une collaboration culturelle sans faille. Travaillant pour un quotidien dans lequel des propos antisémites étaient tenus, Il fut incarcéré après la Libération, jugé coupable par le Conseil de guerre de Liège à la détention perpétuelle, puis finalement libéré en 1950.
Le défenseur des mineurs haïssait les Juifs, sans doute à cause d’un amalgame immonde qu’un homme cultivé aurait dû éviter.
Revient à nouveau la question de la « pureté » de l’art, débat éternel dans lequel je me bats contre moi-même. Peut-on admirer, comprendre et assimiler un livre dont l’auteur a défendu des causes immondes ? Faut-il se contenter de garder en tête cette réserve, dissocier production et producteur, ou bien au contraire obéir à des principes que j’oserais qualifier d’éthiques ?

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Hubermont Pierre, Treize Hommes dans la Mine, Librairie Valois (Paris, 1930), réédité aux Editions Labor, Bruxelles, 1993

mardi, 31 mars 2009

Il Divo

Film italien (2008), réalisé par Paolo Sorrentino, avec Toni Servillo, Anna Bonaiuto, Giulio Bosetti, Fanny Ardant

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Il est un homme qui ne dort pas en Italie, et qui consomme des aspirines plus que de raison. C’est Giulio Andreotti. Sa vie, ce sont les affaires de l’Etat. Ou plutôt les affaires tout court. Autour de lui gravitent des satellites nommés mafia, Cosa Nostra, Vatican.
Andreotti connaît par cœur les ressorts d’une politique italienne que l’on sait accablante. Les pots de vin sont légions. Tout homme s’achète, ou se vend, et tout cela dans une ambiance ou naïveté et cynisme, indifférence et goût du sang se côtoyent, se mélangent, et enfantent des affaires malhonnêtissimes incontournables. Faut-il avoir les mains sales pour entrer dans le gouvernement d’Andreotti ? Ou bien apprend-t-on à les salir à son service ?
Il Divo, réalisé par le Napolitain Paolo Sorrentino, s’attache aux dernières années de la vie politique active de cet homme, et s’empare de la très douloureuse question de la démocratie italienne. Confisquée par d’horribles grigous qui la ridiculisent à l’intérieur comme à l’extérieur, noyautée par des organisations criminelles de tous poils, l’Italie s’empoisonne. Ce film illustre cet état de fait sur le mode de la dérision, tout en tressant une couronne d’orties fraîches à Andreotti et la Démocratie chrétienne.

La mise en scène, virtuose et grandiloquente, très esthétique, interpelle pendant environ cinq petites minutes, puis lasse. Le sujet, définitivement, ne s’y prête pas. L’approche trop moderniste vire même par moment à la frime, au bling-bling d’avant-garde. On se croirait parfois dans un sketch des Guignols de l’Info. Pastiche volontaire ou maladresse dû à un sujet qui finit par échapper à tout contrôle ?

A la fin, un sentiment de vive irritation submergera sans doute le spectateur, qui n’aura pas tout compris de ce qu’il vient de voir, mais qui sortira néanmoins de la salle avec l’essentiel : une vive inquiétude concernant ceux qui nous gouvernent. En aiguisant le sens critique du spectateur, Il Divo se sauve lui-même du néant dans lequel sa forme risque à chaque instant de le plonger. Cet équilibre instable, improbable et pourtant réussi, vaut à lui seul le coup d’œil.

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