vendredi, 30 janvier 2009
Death in Venice - Benjamin Britten
Eblouissante et crépusculaire Death in Venice
L’opéra de Benjamin Britten, musicien anglais qui composait de véritables poèmes musicaux, a été représenté pour la dernière fois à La Monnaie de Bruxelles hier soir. Si j’avais pu, j’y serais retourné, quitte à me contenter d’une place debout dans le pigeonnier. Bénéficiant d’une mise en scène remarquable et toujours pertinent, d’interprètes merveilleux de justesse et d’un orchestre au service exclusif du drame, Death in Venice envoûte le spectateur ébahi, qui ne trouve rien, absolument rien , à reprocher. Le spectacle est total.
L’histoire est celle de l’ultime passion, le retour de flamme si vif qu’il brûle le reste de vie palpitant dans les corps fatigués. Gustav von Aschenbach (« Ruisseau de cendres », en allemand), auteur renommé, a mené une existence disciplinée et rangée à Munich, jusqu’au jour où, dans les rues de sa bourgade, il fait une rencontre troublante et mystérieuse, qui le pousse soudainement mais imparablement à quitter son quotidien pour l’aventure, vers le Sud, vers la côte Adriatique, vers Venise. Durant la traversée en bateau, von Aschenbach se scandalise du comportement d’un vieil homme grimé, qui se mêle à une bande de joyeux jeunots et se montre le plus enjoué d’entre eux. L’écrivain ne peut s’empêcher de prononcer cette phrase terrible et cruelle (Mais pour qui ?) : « Il est vieux. »
Au cœur de la Sérénissime, von Aschenbach se sent terriblement accablé par une exubérance mondaine qui l’agace profondément, par la beauté trop évidente et trop mordante de la ville, par la frénésie de ses habitants. Il regrette d’être venu, il sent Venise qui le chasse, une nouvelle fois, comme lorsqu’il l’avait précédemment senti, des années auparavant. Il veut partir de là. Le souvenir de sa femme décédée et sa fille unique, mariée, le prend même. Il veut partir de là.
Jusqu’au moment où il croise « la perfection », l’Eros ressuscité, le petit dieu qui va empoisonner son cœur d’amour : un adolescent, Tadzio. Le désir qui le brûle est immense, mais il n’ose lui parler ; la peur et la culpabilité le tétanisent. Il se réfugie dans une tour d’ivoire de spiritualité et d’amour platonique. Or, von Aschenbach se tord de douleur sous les coups de couteau porté par le plaisir de voir, de croiser, de suivre le jeune garçon ; il se consume, redevient cendres, ruisseau de cendres.
Venise chavire alors sous les assauts d’une épidémie de choléra, venue par mer des rivages lointains ; les Vénitiens tentent de cacher la vérité aux riches touristes, mais la panique finit par gagner. Gustav von Aschenbach, lui, demeure, et espère que la ville succombera, et que ne survivront que lui et Tadzio. N’attend plus, dès lors, que la mort à Venise.
Britten lègue un testament musical avec cet ultime opéra, l’un des moins souvent mis en scène ; on lui préfère les Turn of the Screw ou Billy Budd, plus victoriens et d’apparence moins sulfureux. Le compositeur, avec sa sensibilité extrême, nous a laissé la somme de tous ses talents, musicaux et narratifs. Les apparitions de Tadzio sont autant de déchirements de l’âme traduits par une musique émouvante mais acide. Quant au rêve bachique de Gustav von Aschenbach, il prend des allures de cauchemar halluciné scandé au rythme d’une grosse caisse apocalyptique qui a fait vibrer le plafond de La Monnaie. C’est l’opéra d’un homme au bord de la mort, écrit par un homme au bord de la mort.
Britten aimait rendre hommage à la musique médiévale et sacrée ; là s’inscrit la prédominance des voix dans ses opéras. Et le ténor jouant le rôle de Gustav von Aschenbach devait avoir de larges épaules pour soutenir la performance. Ian Bostridge donne toute la puissance d’une voix imparable, dans un jeu tout en retenue, à la limite de l’académique. Face à lui, un ballet tout à fait justifié ici (Contrairement aux errances de l’Opéra Royal de Wallonie qui glissa maladroitement dans le Macbeth de Verdi un ballet tout à fait scolaire et provincial !), de jeunes garçons dont les jeux s’apparentent aux épreuves olympiques de la Grèce Antique. La mise en scène de Deborah Warner achève de transformer la représentation en chef d’œuvre du genre, soutenue par les décors proprement oniriques de Tom Pye ; ce n’est pas la lagune que l’on traverse, c’est le Styx.
Le public a applaudi sans emportement mais avec ferveur. C’est que ce Death in Venice laisse pantois à plus d’un titre. C’est avec respect qu’ont été applaudis les artistes pour presque trois heures de grâce.

Bruxelles
La Monnaie
01/15/2009 - et le 16, 18*, 20, 22, 23, 24, 27, 28 et 29 janvier, 3 (Amsterdam, version de concert), 8 et 10 (Luxembourg) février 2009
Benjamin Britten: Death in Venice, opus 88
John Graham-Hall*/Ian Bostridge (Gustav von Aschenbach), Andrew Shore (Traveller, Elderly Fop, Old Gondolier, Hotel Manager, Hotel Barber, Leader of the Players, Voice of Dionysus), William Towers (Traveller, Voice of Apollo), Peter Van Hulle (Hotel Porter), Anna Dennis (Strawberry Seller, Strolling Player), Constance Novis (Lace Seller), Richard Edgar-Wilson (Glass Maker), Madeleine Shaw (Beggar Woman), Jonathan Gunthorpe (English Clerk), Benoît De Leersnyder (Restaurant Waiter), Charles Johnston (Guide in Venice), Donal Byrne (Male Strolling Player), Leon Cooke (Tadzio), Anne-Claire (Polish Mother), Joyce Henderson (Governess)
Chœurs de la Monnaie, Piers Maxim (chef des chœurs), Orchestre symphonique de la Monnaie, Paul Daniel (direction)
Deborah Warner (mise en scène), Tom Pye (décors), Chloé Obolensky (costumes), Jean Kalman (éclairages), Kim Brandstrup (chorégraphie)
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jeudi, 22 janvier 2009
Caos Calmo
Drame italien (2008), réalisé par Antonella Grimaldi, avec Nanni Moretti, Alessandro Gassman, Isabella Ferrari, Denis Podalydès, Charles Berling, Hyppolite Girardot

Le cinéma italien est tendance. Il y a eu Gomorra (Ni vu, ni lu), il y a Il Divo (J’irai le voir). Il y a la longue histoire du cinéma italien immortel.
Dans ce cinéma, deux stars contemporaines brillent au firmament national, européen et pourquoi pas mondial : Roberto Benigni et Nanni Moretti. Deux clowns gais qui font des films tristes, ou bien deux clowns tristes qui font des films gais.
Ici, Nanni Moretti n’est pas metteur en scène, mais acteur, même s’il est légitime de penser que le bougre aura de temps en temps placé son œil dans l’objectif de la caméra. Mais même cette aide, précieuse, du réalisateur de La Chambre du Fils n’aura pas suffit à sauver Caos Calmo du naufrage. Copieux nanar, à joindre à l’épouvantable The Inner Life of Martin Frost, du pourtant exceptionnel Paul Auster, ou du barbant Vicky Christina Barcelona (Si l’on excepte la composition succulente de Penelope Cruz), de l’indispensable Woody Allen, dans un passé très récent.
Il y a, à l’origine de Caos Calmo, un livre, succès sidérant en librairie, paraît-il, écrit par Sandro Veronesi. On y parle de la mort, du deuil et de la vie, qui continue. Pas de surprise en ce qui concerne ce point, tout y est, tel quel, sur pellicule : tout. Le scénario a tout absorbé, comme une grosse éponge. Les personnages du film parlent comme des personnages de roman. Non, mieux : ils jacassent. Ils caquettent, ça n’en finit pas ; on offrirait bien à Moretti une muselière pour le faire taire.
Du coup, si on veut tout mettre dans ce film, ça déborde, et le montage se révèle casse-gueule au plus haut degré. Patatra !, tout part en vrille. On s’achemine doucement vers le navet de catégorie un.
Il ne reste plus que la scène finale d’amour bestial, déplaisante au possible, qu’on dirait tout droit sortie d’un vieux film érotique des années ’70. Là, le spectateur ne sait plus où il est, ni pourquoi il avait eu envie de voir le film.
Enfin, comme tout film moderne qui se respecte, celui-ci frôle les deux heures. Ca peut sembler très court quand ce sont les frères Coen qui sont aux commandes, ici c’est assommant. Beaucoup trop calme, ce chaos.
13:31 Publié dans My two Cents | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
jeudi, 15 janvier 2009
Musée haut, musée bas
Film français (2008), réalisé par Jean-Michel Ribbes, avec Michel Blanc, Pierre Arditi, Gérard Jugnot, Victorial Abril, Yolande Moreau, Philippe Korsand, Josiane Balasko, Isabelle Carré, Valérie Mairesse, François Morel, Daniel Prévost, André Dussollier, Fabrice Luchini, Muriel Robin (et les autres)

On aura beaucoup ri, il y a déjà longtemps maintenant, des facéties des occupants du fameux Palace, mini série franchouillarde de Jean-Michel Ribes. Mais si, ce type qui doit arpenter encore, avec quelques derniers des Mohicans, les couloirs de Fluide Glacial et autres trucs délirants d’ultra-gauche.
Si vous aimiez Palace, vous adorerez Musée haut, musée bas, du même Jean-Michel Ribes. Ce dernier vous a mitonné une concentration de sketches assez courts mettant en scène un peu tout le monde dans un musée imaginaire qui contient un peu tout et n’importe quoi. Un peu tout le monde, c’est un conservateur anti-écologiste, des gardiens écoeurés par la beauté, des Japonais, des beaufs attirés par les impressionnistes, des écoliers indisciplinés, des bobos, un ministre. Tout et n’importe quoi, c’est des Kandinsky, des impressionnistes, encore eux, des mammouths, de l’art moderne et contemporain, le Radeau de la Méduse, Gauguin, etc., etc.
Le résultat est inégal, on rit parfois beaucoup, parfois on ne rit pas du tout. La fin est à la limite du suffoquant ; il faut dire que la réalité n’existe plus, dans ce film, il n’y a que des caractères et des lieux ; du lourd, quoi. Les dialogues, en revanche, ne souffrent pas la moindre remarque.
Ce n’est pas vraiment du cinéma, mais ça fait plaisir malgré tout.
Le site officiel met de bonne humeur.
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