jeudi, 05 mars 2009

Revolutionary Road

Drame américain (2008), réalisé par Sam Mendes, avec Kate Winslet, Leonardo DiCaprio, Michael Shannon, Kathy Bates

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Le temps et l’usure sont les pires ennemis de Frank et April Wheeler. Leur quotidien se déroule dans l’ennui, l’amertume et la frustration, auxquels s’ajoute mensonges et mépris. Raison raisonnable et habitude ont tout rasé après leur passage, et l’herbe ne repoussera pas. C’est le cauchemar du couple où les deux se sont précipités l’un contre l’autre toutes griffes et dents dehors plutôt que de se protéger des ravages de l’acide des jours.
La honte gondole les âmes de Frank l’infidèle trop fade et April l’acariâtre.
Pour orchestrer le tout, il y a les regrets immenses de ne pas avoir fait ce qu’il fallait faire au bon moment. Les regrets qui amène April, ancienne actrice qui n’a pas eu la chance de vivre de sa passion, à rêver d’une vie à Paris, où tout est possible, où tout est gai, où la vie reprendrait ses droits. Frank, las, très las de son boulot morne et banal à mourir, se laisse gagner par l’enthousiasme de sa femme. Paris, oui…

Un film terrible à subir. Splendide dans la forme. Implacable sur fond. Un vrai scanner des aspirations des hommes et des femmes, des rêves évanouis, du champ des possibilités qui se réduit à mesure que l’âge grandit.

Il n’y a rien de complexe dans cette histoire du couple à rebours. Les promesses de non-conformisme et de bonheur sur le chemin de la révolution se morfondent dans le fond d’un tiroir oublié, et Sam Mendes réalise ce manque d’oxygène avec une finesse authentique. Il parvient à confronter son spectateur à ses pires ennuis, à ses lâchetés de chaque instant. Il s’inspire du besoin d’obéir à des canons de société, et filme finalement des individus broyés, avec en point d’orgue deux pics de tristesse, deux deuils qui se répondent avec désespoir : le deuil de la carrière d’actrice d’April au début, et le deuil de Franck, à la fin.

Kate Winslet est l’essence même de la perfection d’actrice ; il n’arrive que rarement que des interprètes parviennent à capter l’indicible d’un caractère. C’est un rôle qui marque une carrière, une période, le cinéma. A ses côtés, Léonardo DiCaprio ébahit lui aussi, et démontre à quel point il n’a jamais été rien d’autre qu’un tout grand parmi les tous grands.

vendredi, 27 février 2009

The curious Case of Benjamin Button

Drame américain (2008), réalisé par David Fincher, avec Brad Pitt, Cate Blanchett, Julia Ormond, Tilda Swinton

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The curious Case of Benjamin Button, adaptation d’une nouvelle de F. Scott Fitzgerald, a été la grande sensation cinématographique du mois de février. Grand espoir dans un premier temps des Oscars 2009, lentement rattrapé par Slumdog Millionaire et un étrange mouvement de balancier, le dernier film de David Fincher possède une histoire d’ores et déjà intéressante.

Tout ne fut d’abord que dithyrambes. Les Cahiers du Cinéma criaient au génie. Devant les salles les files s’étiraient jusque sur les trottoirs, les gens affluant pour voir l’évènement, et une place se réservait au moins une heure à l’avance ; planait dans l’air comme un parfum de Titanic. Du jamais vu depuis longtemps pour un film dont le public cible n’est pas le 15-24 ans. Le bouche-à-oreille a pris instantanément. C’est peut-être là que le chemin parsemé de roses et de fleurs de jasmin s’est arrêté. L’état de grâce n’a eu qu’un temps, la cérémonie des Oscars est passée, et Benjamin Button, couronné de trois pauvres statuettes pour ses prouesses techniques, chute de son piédestal.

Il faut dire qu’une œuvre de prestige comme celle-là se faisait attendre depuis longtemps : un scénario supposé brillant, un casting a priori impeccable et un réalisateur qui n’avait, il en était lui-même certain, plus rien à prouver sinon qu’il était un grand virtuose de la caméra. L’histoire de l’homme qui rajeunissait tandis que le reste de la terre vieillissait avait vu de belles et généreuses marraines se pencher sur son berceau. En effet, il se dégage des images de Benjamin Button un luxe délicieux. la lumière est plus belle que celle d’un conte, les atmosphères sont palpables comme un tissu velouté ; Fincher ose même commencer par ce qui semble être un « récit enchâssé », ou même presque une exergue ; l’histoire de la construction de cette horloge qui tourne à l’envers semble être un court-métrage inséré dans le long. La narratrice en est Daisy (Cate Blanchett), vieillarde agonisante dans une chambre de la Nouvelle-Orléans. Nous sommes en 2005, l’ouragan Katrina va bientôt ravager la ville, mais pour l’heure il n’est pas encore question de trembler. L’heure est au contraire aux confessions. Il y a, parmi les effets personnels de Daisy, un vieux calepin, qui a été écrit par un homme qu’elle a aimé, mais qui remontait l’autoroute de la vie en sens inverse. Sa fille (Julia Ormond) va en entamer la lecture ; la voix de Benjamin Button retentit, et décrit la naissance d’un bébé vieillard la nuit du 11 novembre 1918. Sa mère naturelle meurt en couche, son père l’abandonne et une maman d’adoption le recueille, infirmière noire débordante d’amour et de compassion, tenancière d’un home pour vieux en fin de parcours.

La première heure du film se passe bien, merveilleusement bien. Benjamin Button (Brad Pitt) grandit, et il est admirable de constater que, comme les nourrissons, il gagne en capacité et en autonomie. Jeunesse et vieillesse se rejoignent, comme deux parallèles qui filent vers l’avant sans se toucher jamais ; les vieillards parmi lesquels Benjamin évoluent meurent, et lui qui leur ressemble quitte peu à peu les affres de la proximité de la mort. Au fur et à mesure que son autonomie croît, les rencontres se multiplient. Il croise un Pygmée sage, une professeure de piano, il embarque dans un rafiot commandé par un capitaine haut en couleur, comme dans Moby Dick, découvre les filles de joie et la passion d’une amante envoûtante (Tilda Swinton), se frotte à la Deuxième guerre mondiale, revoit son père naturel, le roi du bouton. David Fincher capte avec douceur la force des souvenirs dans cette première partie amusante, éloignée de la réalité et désuète.

Dans cette maille serrée se glisse le fil de trop. Daisy, la petite fille d’une des grands-mères du home où Benjamin Button a rajeuni. Le talent de cette demoiselle, c’est la légèreté, et c’est par la danse qu’elle s’exprime. Le cœur de celle qui vieillit et de celui qui rajeunit battent à l’unisson. L’idylle donnera lieu à une belle histoire d’amour, qui finira mal, essentiellement parce que le scénariste, Eric Roth, pense que seules les fins tragiques ont le pouvoir d’émouvoir. Or, l’erreur est commise précisément là. Cette romance n’aurait pris toute sa puissance que si elle s’était concentrée sur cette évidence que de la vieillesse à la jeunesse, ou que de la jeunesse à la vieillesse, il n’y a jamais qu’une issue : la mort, dont seul l’amour peut sauver. Mais au lieu de cela, la deuxième partie de Benjamin Button se heurte à une indigence de réflexions ineptes sur le destin, l’amour impossible ( ?) et la fuite. Finie l’ensorcellement de la douce nostalgie, place au charabia philosophique sucré. Fincher décide de mettre en scène des images dignes d’une réclame, et abandonne définitivement toute intention d’insuffler un soupçon de sentiments.

La conclusion viendra en dernier recours rédimer formellement Benjamin Button de la débâcle. Par la fureur de Katrina, toutes les eaux des bayous de la Nouvelle-Orléans remontent et vont emporter les souvenirs, des premiers aux derniers. Les derniers, se sont ceux de Benjamin devenu un enfant, sénile et en détresse, puis un nourrisson vieux de plusieurs décennies qui meurt. Hélas, ce qui était manifestement conçu comme une sommet de l’émotion, cette sorte de mater dolorosa où Daisy embrasse une dernière fois sur son trésor, ne fera pas couler une larme.

On a reproché à Clint Eastwood, à tort, d’avoir réalisé avec The Changeling un film qui embaumait la naphtaline. On pourrait adresser le même reproche au réalisateur de Panic Room et de Zodiac, dont le but aura été de s’encrer dans la tradition de l’âge d’or hollywoodien. La vacuité du défi laisse rêveur. Brad Pitt et Cate Blanchett rivalisent d’insipidité ; le couple qu’ils forment ne dégage strictement rien, et le maquillage et les effets spéciaux n’y sont pas tellement pour grand-chose. On s’interrogera longtemps, enfin, sur le parcours étonnant de David Fincher, parti de Se7en pour finir là où on ne l’attend pas : dans une version walt-disneysienne de Youth without Youth.

vendredi, 20 février 2009

Frost/Nixon

Film américain (2008), réalisé par Ron Howard, avec Michael Sheen, Frank Langella, Kevin Bacon, Rebecca Hall

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Frost/Nixon est au cinéma américain ce que The Queen est au cinéma britannique. Ces deux films, outre qu’ils partagent la même tête d’affiche, Michael Sheen, déploient un grand talent dans la mise en scène de la description de l’humain au cœur de la puissance. La confrontation entre un présentateur en quête de reconnaissance et un président des Etats-Unis démissionnaire en quête de compassion et de respect , c’est un sujet auquel il aurait paru étonnant de voir se frotter Ron Howard, le réalisateur de films insipides et parfois navrants. C’est pourtant avec les honneurs qu’il s’en sort et en réalité brille, livrant un film excellent, subtil et intelligent.

Après avoir démissionné de son poste de président des Etats-Unis après six années passées au pouvoir, Richard Nixon vit dans une belle maison californienne avec son épouse et son entourage. L’homme est malmené, décrié, et souffre de cette image de démon qui lui colle à la peau depuis l’affaire du Watergate. Un homme rêve d’exploiter le filon extraordinaire qu’il représente. C’est David Frost, un animateur britannique de variétés. Une interview de Nixon pourrait faire de Frost une référence dans le monde de la télévision. Pour Nixon, c’est l’occasion de redorer son blason, et d’encaisser du cash ; l’argent a plus que son importance pour ce renard chafouin. L’interview aura bien lieu.
Besoin de pouvoir. Nixon l’a perdu, Frost estime ne pas en avoir encore assez. C’est une course pour l’honneur auxquels les deux hommes se livreront.

Et c’est un vrai sommet du genre que réalise Ron Howard. Sans emphase, sans enfantillage, sans simplisme. Tout est dans la nuance, dans la classe et le style, celui du thriller politique, certes, mais de ceux qui se passent sans course-poursuite ou complot. L’affaire du Watergate était avant tout une histoire assez banale de malhonnêteté et d’âpreté au gain : c’est parce qu’elle touchait à des sphères si élevées qu’elle est devenue emblématique, et que chaque scandale est aujourd’hui affublé du suffixe : « gate ». Ron Howard en a capté toutes les implications, et les restitue avec force. Peut-être parce que le sujet l’intéressait, finalement. Les anges, les démons et Léonard de Vinci, est-ce vraiment ce qu’il comprend, ce qu’il aime, ce qui le fait vibrer ? La politique américaine, n’est-ce pas là sa passion ? Frost/Nixon tend à le démontrer.
Frost/Nixon est un temps fort de ce début d’année. Mieux : il résistera au temps. La prestation des deux acteurs principaux, laisse sans voix. Celle, extraordinaire, de Frank Langella surtout. Dorénavant, pour se remémorer l’image de Nixon, on pensera à lui d’abord, avant de faire l’effort d’imaginer à quoi ressemblait vraiment l’original. Un Oscar ? Sûrement pas, mais qu’importe.
Et, pour parachever ce petit miracle de cinéma, l’agenda de sa sortie ne pouvait être plus judicieux. Frost/Nixon débarque dans les salles au début d’une nouvelle ère, celle qui succède à huit ans d’administration Bush. Pas besoin d’en dire plus. Le silence est d’or.