jeudi, 02 juillet 2009
Le Vicomte de Bragelonne - Alexandre Dumas
Nul n’ignore la grande verve des romans d’Alexandre Dumas, dont l’évocation à elle seule entraîne un tourbillon d’images plus ou moins impressionnistes de larges chapeaux et d’épées, de tempêtes aux arbres ployés à la Corot et de rocambolesque à la … Dumas.
L’auteur est en réalité plus connu que ses œuvres, elles-mêmes sans doute relevant plus de nos jours de l’imagerie populaire que de la littérature. Le « cap et d’épées » lui a fait du bien et du tort, ce qui ne lui aurait à coup sûr point déplu. Ce gros ogre, Pantagruel et Gargantua, employait beaucoup de son énergie à la glorification de sa personne. Energie qu’il aurait parfois pu employer à davantage de rigueur dans l’écriture de ses œuvres, plutôt que de laisser les ingratitudes de dialogues laborieux à Auguste Maquet, pape des nègres.
Cette première description rabelaisienne doit cependant être pondérée par un détour vers la réalité de la complexité dumasienne. Vaniteux et orgueilleux, il n’en fut pas moins un écrivain frémissant de sensibilité. Ainsi l’énorme (par le volume aussi bien que par la qualité) Vicomte de Bragelonne.
Il d'abord faire abstraction de la comédie galante qui est livrée pendant des centaines de pages ; c’est un premier exercice fastidieux, qui requiert de la patience. Sourire aux gestes des courtisanes, aux jalousies de Monsieur envers Madame, aux perfidies du chevalier de Lorraine, … Bref, subir pas mal d'air brassé pour rien, tandis que d’Artagnan restaure la monarchie anglaise en remettant sur le trône Charles II d’Angleterre, que Porthos (le Baron du Vallon) se consacre à son enrichissement personnel, qu’Athos (le comte de la Fère) mène une vie de gentleman farmer loin de la cour du Roi-Soleil et qu’Aramis (le chevalier d’Herblay), devenu évêque de Vannes, intrigue comme un fou sous les ordres du Surintendant Fouquet, lui-même reflet d’un Dumas épicurien et inquiet. Aramis est l’artisan le plus actif de l’intrigue du Vicomte de Bragelonne. Il la crée ; les autres mousquetaires, eux, tenteront de la suivre. d’Artagnan tente bien d’influer sur le cours de l’histoire, mais se révèlera incapable d’avoir prise sur les évènements français, tributaires d’un Louis XIV encore frivole, qui apprend son métier de souverain. La mutation d’un jeune amoureux en chef d’Etat passe parfois pour être le principal sujet du livre.
En réalité, on peut comprendre Le Vicomte de Bragelonne comme un vieil arbre aux ramifications innombrables. Vieux, car les trois mousquetaires sont trente ans plus âgés que lors de l’affaire des férets de la reine Anne (Les Trois Mousquetaires). C’est un monde qui s’éteint, celui d’une noblesse volontiers frondeuse, rebelle. Elle se transforme en une noblesse de cour et de robe, où l’on ne dispute plus guère son honneur à l’épée, bien plus par le commérage. La mort de Mazarin, qui survient assez rapidement dans le roman, est à ce titre tout à fait significative. Monsieur le Cardinal, décrit par Alexandre Dumas comme roublard, madré, chafouin, n’appartient plus à cet univers (Bien que Mazarin fut l'artisan de cette nouvelle conception d'un Etat centralisé, cristallisé autour de la personne du roi !). Certes, on ne respecte pas la réalité historique par cette vision romantique de la jeune garde qui renverse l’ancienne, mais l’on sait ce que l’écrivain faisait à l’histoire et comme il admirait les enfants issus de ce viol.
Pour ce qui est de l’arbre, on compte ses branches : le rétablissement de la couronne anglaise (1), la lente chute de Fouquet, fruit de l’antagonisme entre celui-ci et Colbert (2), l’apparition du Masque de fer (3) et le triangle amoureux Louis XIV, Louise de la Vallière et Raoul, le fameux vicomte de Bragelonne (4). A ces quatre grands axes viennent encore se greffer des historiettes qui n’ont d’autre intérêt que de peindre plus scrupuleusement encore le climat et l'ambiance de l’époque.
1) Charles II. Bel homme, âme gaie mais lunatique, vient quérir l’aide de la France pour reconquérir Londres, tombée entre les mains de Cromwell. d’Artagnan s’engage corps et âmes, après avoir temporairement quitté le service du roi de France, dans cette aventure que son courage et sa ruse feront aboutir.
2) La chute de Fouquet. Aramis apparaît non pas comme l’homme-lige du Surintendant à l’écureuil, mais comme une âme grise (Il est tout à fait remarquable en outre de voir qu'Aramis est tout autant ambigu et assoiffé de puissance que Mazarin. Le cardinal italien du roman et Aramis se ressemblent et se complètent étrangement...). Fouquet, dépensier, passe pour plus riche que le roi lui-même, et des soupçons pèsent sur lui quant à la blancheur de son trésor. Passant à travers le chas de l’aiguille à plusieurs reprises (Colbert, dont l'emblème est une couleuvre, tente plusieurs fois de le perdre aux yeux de Louis XIV) avant la catastrophe de Vaux-Le-Vicomte, Fouquet demeure un condamné en sursis, malgré la confiance affichée d’Aramis pour le sauver. Le fil de son destin finit en effet par se briser ; le récit de son arrestation joue la carte du mystère, et la narration met les nerfs du lecteur à vif, tant est grande l’empathie de Dumas pour le surintendant des Finances.
3) L’apparition du Masque de Fer. En réalité, le frère jumeau de Louis XIV. A sa naissance, Louis XIII son père, craignant une lutte fratricide entre les deux frères, décide qu’il faut en éloigner un, et effacer toute trace de son existence et bien entendu de ses origines. Aramis remontera pourtant la piste. Emprisonné, le frère jumeau prénommé Philippe (Comme le véritable deuxième frère de Louis, Monsieur …) en est extirpé par les bons soins du chevalier d’Herblay. Le but de ce dernier : remplacer Louis par Philippe, homme qu’il juge plus droit, sans que quiconque ne s’aperçoive du subterfuge. Une fois le projet réalisé et le véritable Louis embastillé, Aramis dévoile son exploit à Fouquet qui, épouvanté, va libérer lui-même le souverain. Sa fidélité ne l’empêchera pas de tomber pourtant. Philippe, en punition de son crime, mérite la peine de mort. Seul le sang royal qui coule dans ses veines lui vaut un châtiment moins dur, bien qu’également cruel : il portera jusqu’à son dernier souffle un masque de fer sur le visage.
4) Le triangle amoureux. Raoul, Vicomte de Bragelonne, aime Louise de la Vallière, star boîteuse de l’histoire de France, qui ne l’aime pas, mais qui en revanche aime le roi. Le roi s’éprend de Louise. Raoul, maudit, éperdu de chagrin, s’engage dans l’armée du Duc de Beaufort, et meurt lors d’un combat au-delà de la Méditerranée. Raoul n’est pas le protagoniste du roman qui porte pourtant son nom (Finalement, il faut bien avouer que de protagoniste il n’y a point !), juste un fantôme, une âme condamnée dont on devine la fin tragique. On nage en plein romantisme.
Le Vicomte de Bragelonne ,un roman crépusculaire en réalité, arrive là où toutes les choses trouvent leur achèvement ; les amis meurent, les traitres demeurent, et le roi gouverne enfin. A l’amour, fable désobligeante, Dumas préfère l’amitié. On lui en voudra simplement d’avoir oublié de créer ici un grand méchant, qui aurait souligné la force de la saine camaraderie. Milady manque cruellement ; elle était paradoxalement symbole de vie. Or, c’est de tragique dont il est finalement question.
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mardi, 30 juin 2009
Drag me to Hell
Film d’horreur américain (2009), réalisé par Sam Raimi, avec Alison Lohman, Justin Long, Jessica Lucas

S’il ne fallait voir qu’un film d’horreur, de l’horreur pur jus, je parle, pourquoi pas le récent et excellent Drag me to Hell de Sam Raimi ?
Sans avoir forcément assisté à toutes les séances de chaque édition du Biff de Bruxelles, on comprend plus ou moins à quelle famille appartient ce film : l’horreur made in eighties. C’était ces affiches rouge orangé et noires sur les vitrines des vidéostores qui ont fait fantasmer tout gamin de dix ans parce que « ce n’était pas pour les enfants ».
Les amateurs connaissent eux surtout la patte de son réalisateur qui, outre trois Spiderman, est le papa de classiques tels que Evil Dead 1, 2 et 3, ou Darkman. Sam Raimi se fend ici d’un retour génial à ses primes amours, réjouissant d’une part parce qu’il fourmille d’idées et de cohérence, et d’autre part parce qu’il représente la meilleure remontée à la surface des années 80, avec Mickey Rourke dans The Wrestler, et si l’on excepte le récent retour à l’avant-scène involontaire de Michael Jackson.
Dans leur scénario extrêmement vif et astucieux, Sam et son frère Ivan Raimi se plaisent à torturer d’une jeune employée de banque (Christine Brown, interprétée par Alison Lohman, avec beaucoup de talent ; la classe avec laquelle elle défend un personnage sans grande épaisseur en témoigne !), a qui vient la mauvaise idée, afin d’obtenir une promotion, de refuser le prêt qu’une vieille tzigane était venue quémander. Humiliée, cette dernière lui jette un sort, après un combat épique et farcesque. On trouve d’ailleurs là les deux principales composantes de Drag me to Hell, à savoir humour noir et épouvante ; le film d’horreur permet ce mariage détonnant qu’il a sans doute hérité du macabre moyenâgeux.
Pendant trois jours, le Malin va pouvoir malmener la malheureuse Christine Brown. Médium, spirites, fiancé et autres sacrifices rituels tenteront de se dresser entre le chasseur et la proie, mais leurs efforts seront rarement couronnés de succès. Cette lutte contre le Mal inspire beaucoup les frères Raimi, surtout dans la mesure où leur intelligence les pousse à en faire un affrontement Bien/Mal. Christine Brown inspire autant la compassion que l’irritation, et le spectateur, dieu cruel, prend un plaisir sadique à voir la blonde gourgandine martyrisée à outrance : des bras qui s’enfonce dans sa gorge, des forces invisibles qui la projettent en l’air et la font tournoyer comme un fétu de paille dans la tourmente, … Au royaume des ni bons ni mauvais, Christine Brown est reine, et son enfer se passera sur la barque de Charon plutôt que dans le chaudron de Lucifer.
Le pouls du spectateur battra fort, comme dans la maison hantée d’une fête foraine. La salle ne se retient pas de crier de peur ou de rire, et c’est l’un des délices du film d’horreur au cinéma que de sentir une onde parcourir l’assemblée réunie devant le grand écran. A ce jeu-là, Sam Raimi est un chef d’orchestre des plus brillants. Dans sa symphonie fantastique à lui, il ne s’épargne aucun classique, mais les arrange avec une infinité de créativité, et de doigté. Drag me to Hell finit par en devenir un miracle d’horlogerie, précis et régulier.
Enfin, on appréciera l’ironie (involontaire ?) de voir les malheurs d’une … banquière maudite. On n’aime pas trop les gens qui manipulent l’argent, ces temps-ci. « Sorcière ! » …
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Chéri
Film britannique (2009), réalisé par Stefen Frears, avec Michelle Pfeiffer, Rupert Friend, Kathy Bates

Stephen Frears est un auteur phare de notre époque. L’élégance et la fluidité sont sa signature, et chacun de ses nouveaux films crée une espèce de joie autour de lui. Sa production allie rigueur et fluidité. Ses films semblent faciles, l’on y entre facilement. Mais à cette aisance apparemment nonchalante répond une parfaite maîtrise du langage cinématographique, que l’on savoure depuis My Beautiful Laundrette jusqu’à The Queen, de Glenn Close à Helen Mirren en passant par Michelle Pfeiffer. Chéri célèbre les retrouvailles de l’inoubliable Présidente de Tourvel et du réalisateur.
Stephen Frears retrouve, à l’écriture du scénario, Christopher Hampton, admirateur de l’œuvre de Colette. Ce Chéri, transposition d’un de ses romans les plus forts, remettra probablement au goût du jour l’écrivaine féministe à l’écriture sensuelle.
Chéri raconte l’histoire de Léa de Lonval, une demi mondaine parisienne en fin de parcours, belle comme une journée d’été au mois d’août. Le fantôme de l’automne futur commence à jaunir quelques feuilles, tandis que son miroir cruel reflète un front moins lisse qu’autrefois. Afin de faire plaisir à une ex-courtisane de ses amies, Léa entreprend une liaison avec le fils de celle-ci, Chéri. Chéri est un dandy oisif, qui plaît aux dames, et à Léa. Six ans passent, et l’attachement entre les deux êtres jouisseurs se renforce. Jusqu’au jour où la mère de Chéri conclut un mariage entre son fils et une jeune fille fortunée. Léa et Chéri devront se séparer, et faire comme si leur attachement n’avait jamais été de l’amour.
Michelle Pfeiffer vieillit magnifiquement, et il n’existe probablement pas une autre grâce à Hollywood qui aurait pu interpréter avec autant de chaleur Léa de Lonval. Face à elle on admire la présence et l’aisance de Rupert Friend en oiseau nocturne impénétrable. Kathy Bates, en mère indigne, impose à nouveau son talent de second couteau comme un luxe indispensable à la coloration de tout film qui se respecte.
Tous ces talents se conjuguent donc pour un long métrage qu’il était impossible de rater. Beau et intelligent, il ne manque à Chéri qu’un petit supplément d’âme pour marquer les esprits, qui transcende le temps et l’époque. La beauté des costumes et des décors de ce drame du début du XXe siècle occupe beaucoup d’espace et encombrent un peu trop le récit, là où les vertugadins des Dangerous Liaisons mettaient en évidence les machiavélisme de Merteuil et Valmont. Mais faut-il bouder son plaisir ? Léa et Chéri ouvrent les portes de l’amour qui se joue du temps, qui fait semblant, et qui à la fin meurt, et enterre avec eux l’innocence des amants. Et ceci sent déjà assez le souffre.
10:08 Publié dans My two Cents | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


