jeudi, 23 juillet 2009
Charles le Téméraire - La splendeur de la Bourgogne
Il suffirait de fermer les yeux pour s’imaginer dans la fraîcheur des pierres de Notre-Dame. S’abriter non pas du vent du large, mais de la chaleur moite d’un juillet torride de l’an 2009. Se pencher sur le gisant de Charles le Téméraire, en airain doré et pierre de touche, et examiner la moue impassible de son visage. On découvrirait alors une expression de contentement, l’assouvissement temporaire d’un désir vieux de cinq siècles. Charles de Bourgogne retrouve enfin en ses Etats le butin dont les Suisses s’étaient emparé en 1467 à Grandson. Il lui sera hélas repris dans les jours à venir.
L’exposition qui vient de s’achever à Bruges, Charles le Téméraire - La splendeur de la Bourgogne, regorge d’un renversant fatras d’objets d’art de l’ époque. Cette profusion s’explique par la tentation étatique et l’expansionnisme du duché de Bourgogne, née avec l’acquisition de ses fantastiques territoires par Philippe le Hardi, encrée dans la politique de ses successeurs Jean sans Peur et Philippe le Bon, fracassée avec Charles devant Nancy, sous les coups du duc René II de Lorraine. L’art et le raffinement seront les armes par lesquelles s’imposera dans les mentalités la puissance de l’Etat bourguignon. Au XVe siècle, la cour de Philippe le Bon passe pour la plus fastueuse, la plus brillante, et sans doute l’est-elle. « Bling-bling », dirait-on de nos jours, certes, mais imposante, intimidante. Parfaitement efficace pour ce jeune Etat dont la légitimité n’est pas le point fort, pas plus que sa cohésion. Des Pays-Bas à la Bourgogne, de Bruges à Dijon, il y a un vide que les ducs s’efforcent de combler, louvoyant entre les trois grandes puissances voisines, La France (dirigée par Louis XI, le grand ennemi de Charles), le Saint-Empire (Frédéric III, le père du futur beau-fils de Charles, Maximilien) et l’Angleterre.
De cette très belle exposition, on retiendra l’excellent choix des œuvres exposées et leur mise en valeur par une scénographie très léchée. L’événement relevait en effet davantage de la vitrine de prestige que de l’exigence académique. C’est que la Flandre aime à montrer sa prestance passée. De plus Bruges, écrin magnifiquement conservé de ces temps héroïques, s’entend à faire étalage de coquetterie. Il y a effectivement un cœur bourguignon qui bat encore en son sein. La fête bat dès lors son plein lorsque le Historisches Museum de Berne lâche la prise de Grandson (En réalité, l’exposition avait d’abord était visible en Suisse ; Bruges est la deuxième étape…). Juste retour des choses. Enfin, le Groeningemuseum, heureux détenteur de nombreux tableaux peints par les primitifs flamands (Hans Memling, Gérard David, Hugo van der Goes, …) ne perd jamais une occasion de rehausser (parfois jusqu’à l’excès) ses manifestations d’une sélection de ses propres fleurons. Ici, on reverra avec bonheur l’incontournable Vierge au chanoine van der Paele, tableau peint par Jan Van Eyck en 1436, et surtout le Tryptique de Saint Christophe ou Tryptique Moreel, peint par Hans Memling, peint en 1484, qui rappelle le rôle prépondérant des riches bourgeois mécènes dans les Etats bourguignons.
La Splendeur de la Bourgogne a bel et bien ressuscité ce printemps à Bruges. Résurrection soulignée par la délicate Tapisserie aux Mille Fleurs, qui laissera une impression inoubliable. Derrière les armes et symbole du pouvoir bourguignon, des milliers de fleurs brodées ; les entrelacs qu'elles forment sont une émanation du Paradis. Le spectre de Charles a dû sourire et pleurer en les revoyant.

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lundi, 06 juillet 2009
Le Pantalon - Alain Scoff
Le Pantalon est un récit de la guerre 14-18, rédigé par Alain Scoff au début des années 80 et porté à l’écran (télé) par Yves Boisset dans les années 90.
Il ne vient plus très souvent à l’esprit des gens de parler encore de la « grande guerre », tant elle ne fut pas grande, sinon par le nombre de vies gâchées, volées. C’est toute une génération que les Etats, gangrénés par leur nationalisme, a sacrifiée, de la manière la plus sotte. Se privant de sa jeunesse, ils laissèrent au lendemain de l’Armistice du 11 novembre un monde sans jeunesse qui allait faire porter en germe le fascisme et le nazisme. Aujourd’hui encore, nous sommes les héritiers de la guerre 14-18.
Alain Scoff a voulu mettre en évidence dans son récit édifiant l’absence de considération des hauts gradés de l’armée pour la vie humaine. Autres temps, autres mœurs : à l’époque, la chose militaire pouvait attendre de ses soldats, jeunes citoyens enrôlés, qu’ils se fassent tuer pour l’honneur et la patrie. La population acceptait la perte de leurs enfants comme une espèce de mal nécessaire (Il est vrai que l’opinion, par le biais de la censure de la presse, était tout à fait manipulée par l’armée, justement. De nos jours, et c’est là un des plus nobles progrès de notre Occident, il est très douloureux de perdre le moindre de nos militaires de métier…). Les officiers de la guerre 14-18 ont abusé de cet « acquis », jusqu’à la nausée : les combats dans les tranchées exigeaient qu’on sacrifiât des centaines de vie pour prendre parfois quelques dizaines de mètres, même moins, à l’ennemi. Après le champ de guerre, les survivants accomplissaient des corvées rudes , alors qu’ils étaient parfaitement exténués.
Ainsi instaura-t-on, pour lutter contre les désobéissances des recrues, contre les désertions, des conseils de guerre furent créés. Leur objectif était de rétablir ordre et discipline. Ces tribunaux exceptionnels permirent dès lors d’exécuter des insoumis, des rebelles, condamnés pour des peccadilles. On en faisait des fusillés pour l’exemple. C’est le sort qu’on réserva à Lucien Bersot, boulanger au civil, qui avait refusé d’enfiler un pantalon d’uniforme crotté, probablement récupéré sur un cadavre, qu’on lui imposait en remplacement d’un pantalon de lin très fin, dans lequel il se gelait les couilles en cet hiver 1915.
Alain Scoff emploie dans ce pamphlet antimilitariste un style journalistique efficace. Hormis une histoire d’amour déchirante qui n’émeut pas, on ne peut rien reprocher à sa reconstitution. Elle met nos nerfs à vif, les larmes au bord des yeux. L’envie de crier son indignation.

Scoff Alain, Le Pantalon, édition JC Lattès, réédité chez France Loisirs, Paris, 1982
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jeudi, 02 juillet 2009
Le Vicomte de Bragelonne - Alexandre Dumas
Nul n’ignore la grande verve des romans d’Alexandre Dumas, dont l’évocation à elle seule entraîne un tourbillon d’images plus ou moins impressionnistes de larges chapeaux et d’épées, de tempêtes aux arbres ployés à la Corot et de rocambolesque à la … Dumas.
L’auteur est en réalité plus connu que ses œuvres, elles-mêmes sans doute relevant plus de nos jours de l’imagerie populaire que de la littérature. Le « cap et d’épées » lui a fait du bien et du tort, ce qui ne lui aurait à coup sûr point déplu. Ce gros ogre, Pantagruel et Gargantua, employait beaucoup de son énergie à la glorification de sa personne. Energie qu’il aurait parfois pu employer à davantage de rigueur dans l’écriture de ses œuvres, plutôt que de laisser les ingratitudes de dialogues laborieux à Auguste Maquet, pape des nègres.
Cette première description rabelaisienne doit cependant être pondérée par un détour vers la réalité de la complexité dumasienne. Vaniteux et orgueilleux, il n’en fut pas moins un écrivain frémissant de sensibilité. Ainsi l’énorme (par le volume aussi bien que par la qualité) Vicomte de Bragelonne.
Il d'abord faire abstraction de la comédie galante qui est livrée pendant des centaines de pages ; c’est un premier exercice fastidieux, qui requiert de la patience. Sourire aux gestes des courtisanes, aux jalousies de Monsieur envers Madame, aux perfidies du chevalier de Lorraine, … Bref, subir pas mal d'air brassé pour rien, tandis que d’Artagnan restaure la monarchie anglaise en remettant sur le trône Charles II d’Angleterre, que Porthos (le Baron du Vallon) se consacre à son enrichissement personnel, qu’Athos (le comte de la Fère) mène une vie de gentleman farmer loin de la cour du Roi-Soleil et qu’Aramis (le chevalier d’Herblay), devenu évêque de Vannes, intrigue comme un fou sous les ordres du Surintendant Fouquet, lui-même reflet d’un Dumas épicurien et inquiet. Aramis est l’artisan le plus actif de l’intrigue du Vicomte de Bragelonne. Il la crée ; les autres mousquetaires, eux, tenteront de la suivre. d’Artagnan tente bien d’influer sur le cours de l’histoire, mais se révèlera incapable d’avoir prise sur les évènements français, tributaires d’un Louis XIV encore frivole, qui apprend son métier de souverain. La mutation d’un jeune amoureux en chef d’Etat passe parfois pour être le principal sujet du livre.
En réalité, on peut comprendre Le Vicomte de Bragelonne comme un vieil arbre aux ramifications innombrables. Vieux, car les trois mousquetaires sont trente ans plus âgés que lors de l’affaire des férets de la reine Anne (Les Trois Mousquetaires). C’est un monde qui s’éteint, celui d’une noblesse volontiers frondeuse, rebelle. Elle se transforme en une noblesse de cour et de robe, où l’on ne dispute plus guère son honneur à l’épée, bien plus par le commérage. La mort de Mazarin, qui survient assez rapidement dans le roman, est à ce titre tout à fait significative. Monsieur le Cardinal, décrit par Alexandre Dumas comme roublard, madré, chafouin, n’appartient plus à cet univers (Bien que Mazarin fut l'artisan de cette nouvelle conception d'un Etat centralisé, cristallisé autour de la personne du roi !). Certes, on ne respecte pas la réalité historique par cette vision romantique de la jeune garde qui renverse l’ancienne, mais l’on sait ce que l’écrivain faisait à l’histoire et comme il admirait les enfants issus de ce viol.
Pour ce qui est de l’arbre, on compte ses branches : le rétablissement de la couronne anglaise (1), la lente chute de Fouquet, fruit de l’antagonisme entre celui-ci et Colbert (2), l’apparition du Masque de fer (3) et le triangle amoureux Louis XIV, Louise de la Vallière et Raoul, le fameux vicomte de Bragelonne (4). A ces quatre grands axes viennent encore se greffer des historiettes qui n’ont d’autre intérêt que de peindre plus scrupuleusement encore le climat et l'ambiance de l’époque.
1) Charles II. Bel homme, âme gaie mais lunatique, vient quérir l’aide de la France pour reconquérir Londres, tombée entre les mains de Cromwell. d’Artagnan s’engage corps et âmes, après avoir temporairement quitté le service du roi de France, dans cette aventure que son courage et sa ruse feront aboutir.
2) La chute de Fouquet. Aramis apparaît non pas comme l’homme-lige du Surintendant à l’écureuil, mais comme une âme grise (Il est tout à fait remarquable en outre de voir qu'Aramis est tout autant ambigu et assoiffé de puissance que Mazarin. Le cardinal italien du roman et Aramis se ressemblent et se complètent étrangement...). Fouquet, dépensier, passe pour plus riche que le roi lui-même, et des soupçons pèsent sur lui quant à la blancheur de son trésor. Passant à travers le chas de l’aiguille à plusieurs reprises (Colbert, dont l'emblème est une couleuvre, tente plusieurs fois de le perdre aux yeux de Louis XIV) avant la catastrophe de Vaux-Le-Vicomte, Fouquet demeure un condamné en sursis, malgré la confiance affichée d’Aramis pour le sauver. Le fil de son destin finit en effet par se briser ; le récit de son arrestation joue la carte du mystère, et la narration met les nerfs du lecteur à vif, tant est grande l’empathie de Dumas pour le surintendant des Finances.
3) L’apparition du Masque de Fer. En réalité, le frère jumeau de Louis XIV. A sa naissance, Louis XIII son père, craignant une lutte fratricide entre les deux frères, décide qu’il faut en éloigner un, et effacer toute trace de son existence et bien entendu de ses origines. Aramis remontera pourtant la piste. Emprisonné, le frère jumeau prénommé Philippe (Comme le véritable deuxième frère de Louis, Monsieur …) en est extirpé par les bons soins du chevalier d’Herblay. Le but de ce dernier : remplacer Louis par Philippe, homme qu’il juge plus droit, sans que quiconque ne s’aperçoive du subterfuge. Une fois le projet réalisé et le véritable Louis embastillé, Aramis dévoile son exploit à Fouquet qui, épouvanté, va libérer lui-même le souverain. Sa fidélité ne l’empêchera pas de tomber pourtant. Philippe, en punition de son crime, mérite la peine de mort. Seul le sang royal qui coule dans ses veines lui vaut un châtiment moins dur, bien qu’également cruel : il portera jusqu’à son dernier souffle un masque de fer sur le visage.
4) Le triangle amoureux. Raoul, Vicomte de Bragelonne, aime Louise de la Vallière, star boîteuse de l’histoire de France, qui ne l’aime pas, mais qui en revanche aime le roi. Le roi s’éprend de Louise. Raoul, maudit, éperdu de chagrin, s’engage dans l’armée du Duc de Beaufort, et meurt lors d’un combat au-delà de la Méditerranée. Raoul n’est pas le protagoniste du roman qui porte pourtant son nom (Finalement, il faut bien avouer que de protagoniste il n’y a point !), juste un fantôme, une âme condamnée dont on devine la fin tragique. On nage en plein romantisme.
Le Vicomte de Bragelonne ,un roman crépusculaire en réalité, arrive là où toutes les choses trouvent leur achèvement ; les amis meurent, les traitres demeurent, et le roi gouverne enfin. A l’amour, fable désobligeante, Dumas préfère l’amitié. On lui en voudra simplement d’avoir oublié de créer ici un grand méchant, qui aurait souligné la force de la saine camaraderie. Milady manque cruellement ; elle était paradoxalement symbole de vie. Or, c’est de tragique dont il est finalement question.
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