mercredi, 26 novembre 2008

Séraphine

Film franco-belge (2008), réalisé par Martin Provost, avec Yolande Moreau, Ulrich Tukur

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En 1912, le collectionneur allemand Wilhelm Uhde s’installe à Senlis afin de fuir les frasques de la vie parisienne et se consacrer à l’écriture de carnets consacrés à l’art moderne, de Picasso à Rousseau. Il prend possession d’un logement dans une pension de famille où officie Séraphine Louis, une bonne discrète et un peu renfrognée, à laquelle personne ne prête attention et à qui tout le monde parle de haut.
Séraphine se perd souvent dans la nature, ramasse boue et bourbe, vole de la cire des cierges de l’église, prend le sang qui s’échappe de la viande du boucher chez laquelle elle travaille. Avec ces matières, elle prépare ses couleurs, et elle peint. Elle peint des visions qu’elle interprète comme des messages de Dieu.
Les hasards de la vie font donc se rencontrer le collectionneur attentif et l’illuminée qui parle aux arbres. Entre les deux s’instaure une relation de compréhension, de respect, d’admiration, avant que les choses ne tournent mal.

Le film de Martin Provost me fait penser dans sa mise en scène à une esquisse postimpressioniste, inoffensive mais rayonnante. Séraphine ressemble à Mary Poppins. La France du début du siècle, de la Grande guerre, des années folles et de la Grande Dépression sent l’authentique, avec ses maisons provinciales en pierre au charme impérissable, ses rivières au-dessus desquelles trônent des ponts indolents. Ce classicisme de forme, délibéré, permet ainsi de donner un éclat tout particulier au personnage de Séraphine, interprétée exceptionnellement par Yolande Moreau, et à ses tableaux, qui prennent une ampleur formidable : il s’en dégage une force mystique impressionnante, et la sobriété de ton du film souligne la folie qui en transpire.

Deux bonnes raisons pour voir Séraphine donc, une pédagogique, et une autre, plus plaisante, artistique.

vendredi, 21 novembre 2008

Le Fait du Prince - Amélie Nothomb

Outre qu’Amélie Nothomb est une menteuse, il lui arrive aussi de sortir des mauvais romans. C’est normal, c’est hyper-médiatisé, c’est excusable. Moi je n’en ai cure, je ne suis pas coiffé de cette auteure, je ne lis pas tout de son œuvre, et je me réjouis quand elle nous réserve une bonne surprise, sinon j’oublie.
Donc cette fois, je vais oublier. L’histoire de substitution d’identité qu’elle se met en peine de nous narrer en cet automne gris et froid entre par une oreille pour sortir immédiatement par l’autre, ne fait pas de vague entre les deux, souffle tout juste un très léger courant d’air, une caresse, un « Je vais bien, ne vous en faites pas ». On l’aime bien, Amélie Nothomb.

Alors, plutôt que de parler du roman, que la Nothomb a dû écrire la veille de le rendre à son éditeur, rappelons plutôt la signification du « fait du prince », qui désigne un acte arbitraire, d’un gouvernement ou d’un Président de la République. Genre : « J’ai envie, cet hiver, d’alimenter ma chaudière au bois uniquement avec les invendus du Fait du Prince d’Amélie Nothomb », déclare un jour le roi. Son parlement, qui n’a pas envie de dépenser autant de deniers publics à une lubie pareillement futile, surtout avec cette fichue récession qui n'arrête pas, refuse. Le roi, vexé, oppose son veto et exige qu’on lui livre dans l’heure dix huit mille six cent treize exemplaires du Fait du Prince, sans quoi tous les parlementaires du pays seront pendus. Tout le monde cède. C’est ça, le fait du prince.

Dans son livre, le titre ne se justifie qu’avec le dernier chapitre, qui ne raconte rien d’intéressant non plus. Il reste le style, le grand style d’Amélie Nothomb, que j’aime bien aussi, ce style à nul autre pareil et qui l’autorisera, l’année prochaine, de réécrire dans une interprétation personnelle et déjantée le mode d’emploi de la cuisinière six taques électriques et four à gaz qu’on lui aura fourni la semaine précédente sous le titre : Les salmigondis d’Anathase.

Ah oui, j'aime bien la couverture.

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Nothomb Amélie, Le Fait du Prince, Albin Michel, Paris, 2008

vendredi, 14 novembre 2008

L'Allée du Roi - Françoise Chandernagor

La vie extraordinaire de Madame la marquise de Maintenon, née Françoise d’Aubigné, petite-fille de poète voyou, fille de voyou, mariée à l’écrivain Paul Scarron, devenue veuve Scarron, remarquée dans les Salons par les grands de l’époque, entrée par la petite porte à la Cour du roi de France, préceptrice des bâtards de celui-ci avec Françoise Rochechouart de Mortemart, Athénaïs, marquise de Montespan, rivale de celle-ci dans le cœur du roi et aux prérogatives de favorite, épouse de Louis XIV.

Elle avait l’intelligence vive et l’amour des enfants, à l’éducation desquels elle dédia beaucoup de son énergie, intrigant comme une folle parfois, manœuvrant subtilement à d’autre pour obtenir du pouvoir royal ce qu’elle désirait. C’était bien modeste, par ailleurs, car Madame de Maintenon n’était pas très dépensière, pas très joueuse et toujours anxieuse de subir la disgrâce, malgré ce mariage morganatique clandestin qui l’unissait avec le grand monarque du XVIIe siècle classique. Elle n’était pas peu fière, et en même temps lui collait à la peau cette image de souillon parvenue à de trop hautes sphères, un je ne sais quoi de fausse noblesse qui jurait dans le paysage, mais somme toute qui l’autorisait à concevoir quelque orgueil de self-made-woman. Elle n’était pas très gaie non plus, la veuve Scarron, un peu moralisatrice souvent, vaguement dévote mais guère bigote ; c’est pour ne plus vivre dans le pêché que le Roi-soleil, si volage, décida d’épouser sa maîtresse. Tout à fait cartésienne, au demeurant, elle tomba des nues quand les cabales de l’Affaire des Poisons éclata et éclaboussa les petits « de » de Versailles, elle qui ne s’était même jamais fait dire les lignes de la main.

Finalement, partie des égouts pour finir sous les dorures, battues par les mêmes courants d’air, Madame de Maintenon regrettait sa bourbe, comme les carpes que Louis XIV adorait tant qu’il leur offrait dans les bassins impeccables de ses fontaines des bijoux et des privilèges, et qui, au grand dépit de leur bienfaiteur, ne faisaient jamais long feu.

Françoise Chandernagor admire le personnage, je suis sûr qu’elle aimerait lui ressembler, il y a des chances qu’elle y parvienne. Un vrai travail d’archiviste est à la base de cette biographie romancée d’une très grande qualité historique et littéraire, qui fait la part belle à la plume de Madame de Maintenon elle-même en reprenant autant que possible des passages de sa riche correspondance (Ce qu’il en reste !). Très rigoureuse, cette reconstitution dresse un portrait intense de femme forte. Il ne tombe jamais dans les travers du féminisme anachronique, flirte parfois avec l’hagiographie, mais au moins Françoise Chandernagor ose-t-elle exprimer un point de vue.

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Chandernagor Françoise, L’Allée du Roi, édition Julliard, Paris, 1981