vendredi, 17 avril 2009
Treize Hommes dans la Mine - Pierre Hubermont
Ce qui frappe en premier lieu, c’est l’unité de temps, d’action et de lieu. Le temps : une journée. L’action : un éboulement. Le lieu : la veine d’une mine dans le Borinage.
Ce qui frappe, en second lieu, c’est la rigueur de description de l’univers minier, cette poésie charbonneuse s’échappant d’un discours précis, au vocabulaire méticuleux, dépourvu de figures de style, ou de métaphore.
Ce qui frappe, en troisième lieu, c’est le poignant dosage de révolte et d’amour pour les mineurs, un peuple de travailleurs obscurs.
Ce qui frappe, enfin, c’est la terreur qu’inspire la terre, dont les entrailles ne se laissent pas piller volontiers. La terre, ogre de cette histoire crépusculaire, sordide, glaçante de réalisme. « La terre éclatait de rire devant son nouveau triomphe, tandis que les sauveteurs, hébétés, contemplaient de loin cet anéantissement. » (p. 102)
Treize Hommes dans la Mine éveille en moi le même respect que m’inspire la dure tâche qui incomba à mes ancêtres, les fourfeyeux, ceux qui fouillaient la terre à la recherche du charbon. Ils descendaient le matin très tôt par des cabines de fer grinçantes, jusque très bas sous la terre. Tous les jours la même horreur, la même violence, qui au nom de l’emploi, broyait des hommes, des femmes, et des enfants. Leur sécurité n’était jamais assurée. Leur production ne devait souffrir aucun affaiblissement. Des porions, des chefs de groupe, contrôlaient que le travail se faisait sans retard ; au-dessus des porions veillaient les chefs porions, eux-mêmes aux ordres des ingénieurs, que les gérants astreignaient à une rentabilité maximale de la mine qui appartenait, in fine, au grand propriétaire.
Je vois sans aucun effort le décor qu’était celui des gueules noires : les terrils, les mines, les châssis à molette, les corons, les trains, la vapeur, la poussière, le charbon, le noir qui recouvrait jusqu’aux chemises rangées dans les placards. Il me semble que moi-même, à travers les histoires qu’on m’a racontées, je sens l’âcreté de cet air vicié. On crachait ses poumons à trente ans, quand on descendait au fond. C’était normal.
Seule la révolte octroya aux mineurs, partagés entre obéissance et sentiment d’injustice, des droits, inscrits dans des conventions, qu’il fallut toujours remettre en question.
Le propos de la littérature prolétarienne fut ainsi de donner, je crois, une assise intellectuelle aux revendications des mineurs. Pierre Hubermont, de son vrai nom Joseph Jumeau, était fils de mineur. Sa plume brillante lui valu de ne pas emprunter la même voie que celle de son père, et de son grand-père avant lui. Ses premiers écrits, qui dénoncent les conditions de vie des masses prolétariennes (La Terre assassinée en 1928, Les Cordonniers en 1929), lui valurent une renommée parfaitement honorable, qui bien sûr intéressa vivement les forces communistes.
Mais Pierre Hubermont ne répondit pas aux sirènes du marxisme. Ses livres prouvent qu’à la lutte des classes, il privilégia au contraire la construction entre celles-ci de ponts de compréhension. Certes, les propriétaires et les gérants, qui se trouvent à l’exact opposé de la classe prolétarienne, s’enrichissent grâce à la sueur et au sang de milliers d’anonymes, de quasi esclaves. Néanmoins il existe un chemin, un bouveau pourrait-on dire, entre les classes, comme le démontre Treize Hommes dans la Mine, paru en 1930.
Le roman, très largement inspiré par ailleurs par la catastrophe de Courrières en 1906 par ailleurs, s’ouvre sur L’Equipe. Prosper, délégué et chef d’équipe, arrive à la taille avec ses hommes. Il y a Jeansef, pauvre hère aboulique et violent (il bat sa femme), impropre au travail, mais que Prosper refuse à renvoyer chez lui, malgré la pression du reste de l’équipe, Cayat, la tête brûlée avide d’argent, et le chef porion en tête. Cayat ne peut comprendre qu’abandonner Jeansef à son sort, c’est participer au jeu d’oppression mis en place par les forces d’exploitation contre la solidarité entre les mineurs. Prosper, intègre, ne veut, n’a jamais voulu, que l’exclusion reprenne ses droits.
Dans la veine qu’ils exploitent, la voie de retour d’air est bouchée, en raison d’un éboulement. Mais Cayat refuse de perdre sa journée. Les autres le suivent. Prosper demande que l’on prévienne l’ingénieur, M. Liévin, et qu’on renforce le boisage. Le chef porion refuse. Cayat s’emporte, frappe son chef, et le redoutable éboulement se produit. « Le sang de Cayat ne fait qu’un tour, deux tours. Pan ! il allonge violemment le pied vers le visage du sous-ordre qui reçoit le coup entre les yeux, glisse, lâche sa lampe et s’agrippe à l’échafaudage branlant.
Ce fut terrible. Un coup de tonnerre emplit le chantier. Tout s’écroula. (…)
L’équipe était emmurée dans un trou si étroit que les corps collaient les uns aux autres. » (p. 62)
La deuxième partie (Les Chefs) est consacrée à la lutte de l’ingénieur, M. Liévin, pour sauver d’éventuels rescapés. Nul ne sait si l’équipe qui travaillait à l’endroit de l’équipement est saine et sauve. M. Liévin, issu lui aussi d’une famille de mineurs, sait que l’on n’abandonne pas des hommes dans le fond, que l’impossible doit être tenté pour remonter, si pas des survivants, au moins des cadavres, qui auront droit à une sépulture. Il faut prévenir le gérant, le propriétaire, l’inspecteur délégué.
La troisième partie (Des Hommes), où se clôt tragiquement la journée, voit les hommes agir face à la catastrophe. M. Liévin s’agite afin de constituer une mission de sauvetage. Hélas, le feu prend à l’endroit de l’accident, et menace de s’étendre. Le gérant, ainsi que le propriétaire, décident plus ou moins d’un commun accord de construire un mur afin d’écarter le danger ; c’est la vie de tous les mineurs qui est maintenant en péril, ainsi que l’ensemble de l’infrastructure. M. Liévin, la mort dans l’âme, parvient aux mêmes conclusions. Pour que le plus grand nombre vive, il faut que les emmurés demeurent à jamais sous terre. La mine devient leur tombeau.
« Des lettres de feu s’inscrivirent sur la roche : « Ci-gît Prosper, le délégué… ». » (p. 106)
Le village est en émoi. L’on cherche des coupables. L’émotion grandit, mais finalement, faute de trouver un vrai responsable sinon la mine elle-même, la révolte s’anesthésie.
« La foule baissait la tête, vaincue. Elle se défit en silence, lentement, bribe par bribe, morceau par morceau. Et chacun rentra chez soi, … » (p. 122)
Les deux piliers de court et édifiant roman sont Prosper et M. Liévin. Ils sont, en quelque sorte, les deux chaînons manquant entre le prolétariat et le patronat. Prosper, mineur, s’est élevé par sa modération, sa volonté d’améliorer la condition des siens par la conciliation, la discussion, la loi. Devenu échevin, il veille à ce que les accords soient respectés. Incorruptible, généreux, mais humble aussi, il écoute, promet.
M. Liévin est fils de mineur, mais grâce à un arrangement entre sa famille et la compagnie minière, il accomplit des études et devient ingénieurs. Les conditions de travails qui lui sont imposées sont drastiques : il travaille deux années sans toucher de salaire, afin de rembourser l’investissement consenti par la prise en charge de ses études. Mais, zélé, sérieux, probe, M. Liévin ne respire que pour la mine.
Prosper et lui se rejoignent dans cette dépendance totale, cet amour haineux qu’ils vouent à un système dont ils ne peuvent s’échapper.
Face au drame, Prosper est le dernier à sombrer dans la folie. M. Liévin, voyant ses efforts de sauvetage anéantis, se noie dans son propre désespoir.
« Soudain, il trembla de tous ses membres brisés, et, s’écroulant, la tête dans les mains, il se mit à sangloter… » (p. 102)
Si l’œuvre mérite respect pour ses qualités d’engagement et sa rigueur littéraire, l’auteur en revanche pose problème au lecteur. Intellectuel défenseur du prolétaire exploité, Pierre Hubermont céda en 1940 aux sirènes de l’occupant nazi, et se livra à une collaboration culturelle sans faille. Travaillant pour un quotidien dans lequel des propos antisémites étaient tenus, Il fut incarcéré après la Libération, jugé coupable par le Conseil de guerre de Liège à la détention perpétuelle, puis finalement libéré en 1950.
Le défenseur des mineurs haïssait les Juifs, sans doute à cause d’un amalgame immonde qu’un homme cultivé aurait dû éviter.
Revient à nouveau la question de la « pureté » de l’art, débat éternel dans lequel je me bats contre moi-même. Peut-on admirer, comprendre et assimiler un livre dont l’auteur a défendu des causes immondes ? Faut-il se contenter de garder en tête cette réserve, dissocier production et producteur, ou bien au contraire obéir à des principes que j’oserais qualifier d’éthiques ?

Hubermont Pierre, Treize Hommes dans la Mine, Librairie Valois (Paris, 1930), réédité aux Editions Labor, Bruxelles, 1993
18:04 Publié dans My two Cents | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
jeudi, 02 avril 2009
Ricky
Film français (2008) réalisé par François Ozon, avec Alexandra Lamy, Sergi Lopez

Imaginons un instant que des ailes commencent à pousser dans le dos d’un enfant en bas âge. Imaginons qu’il apprenne à voler. C’est à partir de ce postulat fantaisiste que François Ozon a réalisé Ricky, en plantant son récit dans une banlieue française triste. Katie élève seule sa petite fille, passe ses journées grises à la chaîne d’une usine aseptisée et dors dans un canapé-lit inconfortable. Cette vie pue la dèche. Arrive un beau jour Paco ; les deux se plaisent, entament une liaison, de laquelle naîtra Ricky, un petit monstre braillard attendrissant. Sa demi sœur oscille entre jalousie et élan protecteur, Paco s’éloigne peu à peu, Katie souffre. Cette vie puera toujours autant la déprime, désolé Ricky.
La mayonnaise ne prend pas pour le nouvel Ozon, malgré des ingrédients intéressants pris un par un. Le réalisateur, inventif comme à son habitude, lance le jeu par une scène où Alexandra Lamy (Kathie) apparaît, exténuée, à bout de nerf. Elle s’adresse à une assistante sociale, et déclare qu’elle ne s’en sort pas, qu’elle veut se séparer de son fils, qui pleure tout le temps, qui est difficile. Puis déboule un laconique : « Deux ans plus tôt ». On sait donc qu'il y a un drame, abandonnons à l’entrée tout espoir ; s’il est question d’ailes, il n’est pas question de liberté. Cette liberté est en négatif, on n'en parle pas mais on la pense sans arrêt ; ou aimerait gratter les couches et trouver, sous le béton, l’herbe verte.
Il y a, et c'est le meilleur du film, cette utilisation, ce chant lexical puissant de l’envol, de l’aile protectrice. Il faut voir cette famille recomposée bâfrer sur un poulet bien gras, dont on imagine plutôt que l’on voit les os se briser, la peau se déchirer, les chaires se faire broyer, il faut voir cela pour comprendre que de cet endroit on ne s’envole pas.
François Ozon adore le conte. Il tente, longtemps après Les Amants criminels, de concilier réalité et merveilleux. C’est un peu Ken Loach au pays de Tim Burton, ou Rosemary’s Baby filmé par les frères Dardenne, ou bien encore les contes de Perrault illustrée par des croquis de procès. Innovateur, certes, mais peu efficace. Ricky a l’austérité d’un téléfilm autrichien. En contrepartie du réalisme des personnages aux gueules dévastées par la nécessité, de ces combats humiliants pour obtenir une petite part de dignité, le fantastique des ailes de Ricky ne donne rien.
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