vendredi, 30 janvier 2009

Australia

Drame australien (2008), réalisé par Bazz Luhrmann, avec Nicole Kidman, Hugh Jackman, David Wenham, Ray Barrett, Bryan Brown, Tony Barry, Jamal Bednarz-Metallah, Damian Bradford, Tara Carpenter, Rebecca Chatfield

australia.jpg


Australia, c’est le grand personnage du film, tout le reste n’est que bruit et prétexte. Du coup, on pourrait craindre un vide de scénario. Oui, un peu ; il y a plein de films dans ce film, qui ne cohabitent pas forcément bien les uns avec les autres. On pourrait aussi redouter un manque de rigueur et de retenue de la part de Barz Lurhmann. Oui, en effet, c’est très chargé. On pourrait craindre la guimauve. Oui, indubitablement, « Somewhere over the Rainbow » se décline sous tous les tons, sous toutes les formes, sous toutes les coutures. Et pourtant, ça fonctionne. Le film vole, grâce à la Kidman ; il y a toujours moyen de tirer quelque chose d’intéressant de cette folle, malgré les nombreuses retouches chirurgicales qui commencent malheureusement à la transformer en une poupée de cire inquiétante.
L’épique, le glorieux, la bravoure, le panache, le mélo et les grands déserts : on s’amuse finalement beaucoup à suivre la love story entre le gardien, joué par « sexy » Jackman et la petite noble coincée, la Kidman, qui prennent sous leur aile protectrice un jeune Aborigène que des Autorités mal intentionnées veulent kidnapper à rééduquer. Fichue génération volée…
Le tout sous le regard bienveillant d’un gardien de la tradition aborigène, magicien et justicier à ses heures perdues. Pourquoi pas ? Ici, tout est permis. C’est l’Australie.

Death in Venice - Benjamin Britten

Eblouissante et crépusculaire Death in Venice

L’opéra de Benjamin Britten, musicien anglais qui composait de véritables poèmes musicaux, a été représenté pour la dernière fois à La Monnaie de Bruxelles hier soir. Si j’avais pu, j’y serais retourné, quitte à me contenter d’une place debout dans le pigeonnier. Bénéficiant d’une mise en scène remarquable et toujours pertinent, d’interprètes merveilleux de justesse et d’un orchestre au service exclusif du drame, Death in Venice envoûte le spectateur ébahi, qui ne trouve rien, absolument rien , à reprocher. Le spectacle est total.

L’histoire est celle de l’ultime passion, le retour de flamme si vif qu’il brûle le reste de vie palpitant dans les corps fatigués. Gustav von Aschenbach (« Ruisseau de cendres », en allemand), auteur renommé, a mené une existence disciplinée et rangée à Munich, jusqu’au jour où, dans les rues de sa bourgade, il fait une rencontre troublante et mystérieuse, qui le pousse soudainement mais imparablement à quitter son quotidien pour l’aventure, vers le Sud, vers la côte Adriatique, vers Venise. Durant la traversée en bateau, von Aschenbach se scandalise du comportement d’un vieil homme grimé, qui se mêle à une bande de joyeux jeunots et se montre le plus enjoué d’entre eux. L’écrivain ne peut s’empêcher de prononcer cette phrase terrible et cruelle (Mais pour qui ?) : « Il est vieux. »
Au cœur de la Sérénissime, von Aschenbach se sent terriblement accablé par une exubérance mondaine qui l’agace profondément, par la beauté trop évidente et trop mordante de la ville, par la frénésie de ses habitants. Il regrette d’être venu, il sent Venise qui le chasse, une nouvelle fois, comme lorsqu’il l’avait précédemment senti, des années auparavant. Il veut partir de là. Le souvenir de sa femme décédée et sa fille unique, mariée, le prend même. Il veut partir de là.
Jusqu’au moment où il croise « la perfection », l’Eros ressuscité, le petit dieu qui va empoisonner son cœur d’amour : un adolescent, Tadzio. Le désir qui le brûle est immense, mais il n’ose lui parler ; la peur et la culpabilité le tétanisent. Il se réfugie dans une tour d’ivoire de spiritualité et d’amour platonique. Or, von Aschenbach se tord de douleur sous les coups de couteau porté par le plaisir de voir, de croiser, de suivre le jeune garçon ; il se consume, redevient cendres, ruisseau de cendres.
Venise chavire alors sous les assauts d’une épidémie de choléra, venue par mer des rivages lointains ; les Vénitiens tentent de cacher la vérité aux riches touristes, mais la panique finit par gagner. Gustav von Aschenbach, lui, demeure, et espère que la ville succombera, et que ne survivront que lui et Tadzio. N’attend plus, dès lors, que la mort à Venise.

Britten lègue un testament musical avec cet ultime opéra, l’un des moins souvent mis en scène ; on lui préfère les Turn of the Screw ou Billy Budd, plus victoriens et d’apparence moins sulfureux. Le compositeur, avec sa sensibilité extrême, nous a laissé la somme de tous ses talents, musicaux et narratifs. Les apparitions de Tadzio sont autant de déchirements de l’âme traduits par une musique émouvante mais acide. Quant au rêve bachique de Gustav von Aschenbach, il prend des allures de cauchemar halluciné scandé au rythme d’une grosse caisse apocalyptique qui a fait vibrer le plafond de La Monnaie. C’est l’opéra d’un homme au bord de la mort, écrit par un homme au bord de la mort.
Britten aimait rendre hommage à la musique médiévale et sacrée ; là s’inscrit la prédominance des voix dans ses opéras. Et le ténor jouant le rôle de Gustav von Aschenbach devait avoir de larges épaules pour soutenir la performance. Ian Bostridge donne toute la puissance d’une voix imparable, dans un jeu tout en retenue, à la limite de l’académique. Face à lui, un ballet tout à fait justifié ici (Contrairement aux errances de l’Opéra Royal de Wallonie qui glissa maladroitement dans le Macbeth de Verdi un ballet tout à fait scolaire et provincial !), de jeunes garçons dont les jeux s’apparentent aux épreuves olympiques de la Grèce Antique. La mise en scène de Deborah Warner achève de transformer la représentation en chef d’œuvre du genre, soutenue par les décors proprement oniriques de Tom Pye ; ce n’est pas la lagune que l’on traverse, c’est le Styx.

Le public a applaudi sans emportement mais avec ferveur. C’est que ce Death in Venice laisse pantois à plus d’un titre. C’est avec respect qu’ont été applaudis les artistes pour presque trois heures de grâce.

mort à venise.jpg

Bruxelles
La Monnaie

01/15/2009 - et le 16, 18*, 20, 22, 23, 24, 27, 28 et 29 janvier, 3 (Amsterdam, version de concert), 8 et 10 (Luxembourg) février 2009

Benjamin Britten: Death in Venice, opus 88

John Graham-Hall*/Ian Bostridge (Gustav von Aschenbach), Andrew Shore (Traveller, Elderly Fop, Old Gondolier, Hotel Manager, Hotel Barber, Leader of the Players, Voice of Dionysus), William Towers (Traveller, Voice of Apollo), Peter Van Hulle (Hotel Porter), Anna Dennis (Strawberry Seller, Strolling Player), Constance Novis (Lace Seller), Richard Edgar-Wilson (Glass Maker), Madeleine Shaw (Beggar Woman), Jonathan Gunthorpe (English Clerk), Benoît De Leersnyder (Restaurant Waiter), Charles Johnston (Guide in Venice), Donal Byrne (Male Strolling Player), Leon Cooke (Tadzio), Anne-Claire (Polish Mother), Joyce Henderson (Governess)

Chœurs de la Monnaie, Piers Maxim (chef des chœurs), Orchestre symphonique de la Monnaie, Paul Daniel (direction)

Deborah Warner (mise en scène), Tom Pye (décors), Chloé Obolensky (costumes), Jean Kalman (éclairages), Kim Brandstrup (chorégraphie)

jeudi, 22 janvier 2009

Caos Calmo

Drame italien (2008), réalisé par Antonella Grimaldi, avec Nanni Moretti, Alessandro Gassman, Isabella Ferrari, Denis Podalydès, Charles Berling, Hyppolite Girardot

caos calmo.jpg


Le cinéma italien est tendance. Il y a eu Gomorra (Ni vu, ni lu), il y a Il Divo (J’irai le voir). Il y a la longue histoire du cinéma italien immortel.
Dans ce cinéma, deux stars contemporaines brillent au firmament national, européen et pourquoi pas mondial : Roberto Benigni et Nanni Moretti. Deux clowns gais qui font des films tristes, ou bien deux clowns tristes qui font des films gais.

Ici, Nanni Moretti n’est pas metteur en scène, mais acteur, même s’il est légitime de penser que le bougre aura de temps en temps placé son œil dans l’objectif de la caméra. Mais même cette aide, précieuse, du réalisateur de La Chambre du Fils n’aura pas suffit à sauver Caos Calmo du naufrage. Copieux nanar, à joindre à l’épouvantable The Inner Life of Martin Frost, du pourtant exceptionnel Paul Auster, ou du barbant Vicky Christina Barcelona (Si l’on excepte la composition succulente de Penelope Cruz), de l’indispensable Woody Allen, dans un passé très récent.

Il y a, à l’origine de Caos Calmo, un livre, succès sidérant en librairie, paraît-il, écrit par Sandro Veronesi. On y parle de la mort, du deuil et de la vie, qui continue. Pas de surprise en ce qui concerne ce point, tout y est, tel quel, sur pellicule : tout. Le scénario a tout absorbé, comme une grosse éponge. Les personnages du film parlent comme des personnages de roman. Non, mieux : ils jacassent. Ils caquettent, ça n’en finit pas ; on offrirait bien à Moretti une muselière pour le faire taire.
Du coup, si on veut tout mettre dans ce film, ça déborde, et le montage se révèle casse-gueule au plus haut degré. Patatra !, tout part en vrille. On s’achemine doucement vers le navet de catégorie un.
Il ne reste plus que la scène finale d’amour bestial, déplaisante au possible, qu’on dirait tout droit sortie d’un vieux film érotique des années ’70. Là, le spectateur ne sait plus où il est, ni pourquoi il avait eu envie de voir le film.

Enfin, comme tout film moderne qui se respecte, celui-ci frôle les deux heures. Ca peut sembler très court quand ce sont les frères Coen qui sont aux commandes, ici c’est assommant. Beaucoup trop calme, ce chaos.

jeudi, 15 janvier 2009

Musée haut, musée bas

Film français (2008), réalisé par Jean-Michel Ribbes, avec Michel Blanc, Pierre Arditi, Gérard Jugnot, Victorial Abril, Yolande Moreau, Philippe Korsand, Josiane Balasko, Isabelle Carré, Valérie Mairesse, François Morel, Daniel Prévost, André Dussollier, Fabrice Luchini, Muriel Robin (et les autres)

musée haut, musée bas.jpg


On aura beaucoup ri, il y a déjà longtemps maintenant, des facéties des occupants du fameux Palace, mini série franchouillarde de Jean-Michel Ribes. Mais si, ce type qui doit arpenter encore, avec quelques derniers des Mohicans, les couloirs de Fluide Glacial et autres trucs délirants d’ultra-gauche.

Si vous aimiez Palace, vous adorerez Musée haut, musée bas, du même Jean-Michel Ribes. Ce dernier vous a mitonné une concentration de sketches assez courts mettant en scène un peu tout le monde dans un musée imaginaire qui contient un peu tout et n’importe quoi. Un peu tout le monde, c’est un conservateur anti-écologiste, des gardiens écoeurés par la beauté, des Japonais, des beaufs attirés par les impressionnistes, des écoliers indisciplinés, des bobos, un ministre. Tout et n’importe quoi, c’est des Kandinsky, des impressionnistes, encore eux, des mammouths, de l’art moderne et contemporain, le Radeau de la Méduse, Gauguin, etc., etc.

Le résultat est inégal, on rit parfois beaucoup, parfois on ne rit pas du tout. La fin est à la limite du suffoquant ; il faut dire que la réalité n’existe plus, dans ce film, il n’y a que des caractères et des lieux ; du lourd, quoi. Les dialogues, en revanche, ne souffrent pas la moindre remarque.
Ce n’est pas vraiment du cinéma, mais ça fait plaisir malgré tout.

Le site officiel met de bonne humeur.

La Ligne pourpre - Wolfram Fleischhauer

Mais de quoi a bien pu mourir Gabrielle d’Estrées ? Les intérêts de l’Etat justifiaient-ils qu’à l’avènement d’Henri de Navarre, Henri IV, on commanditât l’assassinat de la maîtresse du roi ? L’union du roi avec son épouse légitime de l’époque, Marguerite de Valois, était demeurée stérile. Gabrielle d’Estrées, en revanche, avait enfanté des bâtards royaux. Un mariage aurait-il pu être possible ?

Histoire de France

Il faut bien dire que le premier hymen d’Henri avait démarré sous les plus sombres auspices avant d’échouer lamentablement. A peine Henri de Navarre, le réformé, et la Reine Margot, la catholique, épousés, en 1572, que la belle-maman, Catherine de Médicis, déclenche le massacre de la Saint Barthélemy : les catholiques éventrent, déchiquettent, défenestrent, décapitent, dépècent, tranchent en rondelle les huguenots venus en masse à Paris assister aux noces en la cathédrale de Notre-Dame. Car oui, ces épousailles devaient sceller la réconciliation entre les papistes et les réformés. Rétrospectivement, on ne peut s’empêcher d’y voir un piège du pouvoir royal, Charles IX manipulé par sa mère Catherine, pour attirer tout ce que la France comptait de luthériens et de calvinistes. Henri de Navarre est dès lors retenu prisonnier à la cour, mais entre en rébellion.
En 1574, Charles IX meurt. Lui succède Henri III, bon bougre lunatique qui tente un rapprochement avec les protestants et son cousin de Navarre, qui s’était entre-temps enfui. Il faut dire que le temps presse : la France est en état de guerre civile ; les conflits s’enchaînent à un rythme effrayant. La Sainte Ligue, qui réunit tout ce que la France compte de catholiques, de malcontents et d’ambitieux, jugeant la politique d’Henri III trop favorable aux réformés, se dresse sur le chemin de la réconciliation et finit par obtenir les deux oreilles ; le roi ne survit pas aux coups de poignard en 1589 porté par Jacques Clément, un dominicain exalté. Henri mort sans héritier, c’est sur le front d’Henri de Navarre que retombe désormais la couronne de France. Le conflit entre la Ligue et Henri IV sera long, dur ; les villes sont assiégées, les populations affamées, décimées par les maladies. Le camp catholique est puissant, soutenu par l’Espagne de Philippe II. Le camp d’Henri est mal en point, ses soutiens peu fiables. Pourtant, la tendance s’inverse insensiblement ; le roi légitime séduit les foules. Le peuple prend parti pour lui.
Et puis surtout, Henri IV accepte de se convertir au catholicisme. Cela n’a rien d’une première. Adepte d’un pragmatisme total en matière de religion, Henri de Navarre passera allégrement du protestantisme au catholicisme et inversement une sacrée paire de fois, selon les intérêts du moment. En 1593, il abjure solennellement la foi réformée, tout en continuant à garantir aux protestants la liberté de culte. Le sacre, pas à Reims, occupée par la Ligue, mais à Chartres, intervient peu après, ainsi que l’absolution reçue du pape himself. L’autorité du souverain ne fait plus guère de doute. La Ligue est condamnée à perdre.

L'amour

Au milieu des ces guerres et de ces fracas, il y a, de tous temps, une place pour l’amour. L’amour plus fort, plus magnifique, plus noble que la misère, la destruction, la mort. L’amour entre un roi sans royaume et une pauvresse de haute extraction.
En 1590, Henri de Navarre assiège Paris : interminable. La vie est rude pour la soldatesque, du plus petit officier jusqu’au commandeur en chef. Or Henri voue à la gent féminine « une violente amour » qui empiète parfois sur le domaine de la raison et du bon sens. Son fidèle écuyer, Bellegarde, lui propose par un beau soir de ce siège sans fin de lui présenter sa maîtresse, la jeune et belle Gabrielle. Le roi, en découvrant la beauté, si fraîche, si désirable, en tombe éperdument amoureux. Elle par contre, n’est pas séduite par cet homme d’âge mûr, sentant l’ail et la transpiration, qui évoque davantage le bouc que le prince majestueux. Mais le roi reste le roi, le pouvoir attire les femmes et bientôt, voilà la demoiselle embarquée à la cour pour ne plus la quitter que les pieds en avant.
Gabrielle donne trois enfants à Henri. Mais Bellegarde fréquentant encore régulièrement son alcôve, des rumeurs circulent. Henri n’en a cure. Il existe un projet de mariage. La favorite y croit dur comme fer. Le roi ? Nul ne le sait, mais il est permis d’en douter. Surtout que le pape y est opposé. De surcroît, Marguerite de Valois, du fin fond de son Auvergne où on l’a exilée après qu’elle eut fait lever des armées contre son mari, ne veut pas signer l’acte de répudiation. La voie est loin d’être dégagée pour un nouveau mariage royal. La tension monte. Un nouvel enfant est en cours. La situation semble inextricable : Henri aime Gabrielle, ne veut certes pas lui faire de peine, mais peut-il raisonnablement faire d’elle la future reine ? Au risque, à sa disparition, que l’Etat replonge dans le chaos, alors qu’il a eu les plus terribles difficultés à le reconquérir ? Reconnaîtrait-on la légitimité de ses enfants ? Accepterait-on Gabrielle comme régente ?

La mort

La fortune apporte un dénouement. Tragique, pour les uns, inespéré, pour les autres. Au printemps de l’an 1599, un mal mystérieux terrasse Gabrielle d’Estrées. Elle se tord de douleurs des jours durant, on la croit perdue, elle se remet, si l’on puit dire, puis une nouvelle crise la ravage. Lorsque son martyr prend fin, elle est méconnaissable, totalement défigurée. L’impression est si vive parmi ceux qui ont assisté à l’agonie de la favorite – Et ils sont nombreux ! – que des rumeurs d’empoisonnement se mettent à courir. Le roi est accablé. La racine de son cœur, écrit-il, ne rejettera plus. Une poignée de semaines plus tard, c’est pourtant Henriette d’Entragues qui prendra la place de Gabrielle. Le Vert galant est insatiable.
S’il est une famille au monde où l’on se réjouit particulièrement du trépas de Gabrielle d’Estrées, c’est bien celle des Médicis. Après des années de tractations, après avoir soutenu financièrement Henri IV dans sa guerre contre les Espagnols, Ferdinand de Médicis voit enfin le chemin vers le trône de France se dégager pour Marie du même. Que voilà une pittoresque matrone pour ceindre la couronne, et surtout que voilà une belle dote qui tombe à point ! Cette fois, Marguerite de Valois ne s’oppose plus à signer l’acte de répudiation : Marie de Médicis est une princesse acceptable pour lui succéder, catholique par-dessus le marché. Le merle blanc, en somme.

L'art

La mort est toujours surprenante. Mais ici, elle aura réussi un coup de génie, si bien qu’on ne pourra sans doute jamais s’empêcher de croire, un peu, à la thèse de l’assassinat d’Etat. Surtout si un détail vient, tel un grain de sable dans les rouages d’une mécanique de précision, jouer les trouble-fêtes. Ce détail, dans ce cas, c’est un tableau anonyme, que l’on peut admirer au Louvre : Gabrielle d’Estrées et l’une de ses sœurs, d’un peintre anonyme.

« Elle paraît plus immobile que le tableau lui-même, d’où tout mouvement a fui. Elle tient la tête bien droite au-dessus de son corps dénudé et crayeux, illuminé par un puissant éclairage latéral. (…) Son visage exprime l’étonnement ; un instant plus tard on aurait peut-être pu y lire une émotion, mais le peintre n’a pas voulu nous la montrer. (…) Le bras, plié à l’horizontale à hauteur du nombril, repose sur le rebord garni de tissu d’une baignoire en pierre dans laquelle se tient la femme. Devant, sa main gauche est comme suspendue, un geste qui n’a que l’apparence du refus. En réalité, sa main nous montre quelque chose : entre le pouce et l’index se trouve une bague en or enchâssant un saphir. Mais comment la tient-elle ? A peine au contact de l’éminence de ses doigts, l’anneau semble saisi par les ongles, avec d’infinies précautions, comme si l’or était trop chaud ou le saphir empoisonné. (…) Le pouce et l’index d’une autre main tentent d’attraper son mamelon comme pour en extraire une épine. Ces doigts sont longs et fins, mais d’un rouge terre de Sienne, une couleur incomparablement plus chaleureuse que celle des membres laiteux de la dame qui tient l’anneau. (…) Deux femmes se tiennent là. (…) L’arrière-plan éloquent du tableau s’ouvre peu à peu, révélant derrière les rideaux bordeaux à demi tirés, une autre silhouette, une femme de chambre peut-être, qui se tient assise près d’une cheminée. Elle est penchée sur son ouvrage, une étole blanche qui descend de part et d’autre de ses genoux. Accroché au mur, derrière elle, un miroir au cadre d’or dont le reflet n’est pas argenté, mais noir. A côté d’elle, dans ce qui constitue le centre véritable du tableau, semblant voler au-dessus du jeu énigmatique des mains, une table couverte de velours vert foncé. (…) La dimension du temps surgit (…). Le lissage progressif de l’étoffe sur la table, qui est peut-être un catafalque, et le faible éclat d’un feu déclinant dans la cheminée, transforment la femme de chambre en une Parque tissant et défaisant les fils du destin sous le miroir noir où loge la mort. Mais pourquoi ? Pourquoi si tôt ? Peut-être le sait-il, cet homme dont nous ne discernons que le bas-ventre à peine voilé, au-dessus de la cheminée ? Mais lui n’est qu’un tableau, un tableau dans le tableau. (…) Nous devinons à présent que le regard de la dame, à droite, ne voit plus le monde. (…) La mine mystérieuse, l’air rusé, la deuxième dame nous regarde. (…) Et l’on croit presque entendre le grattement doux et discret d’un pinceau qui apporte avec précaution les ultimes retouches aux visages des personnages, pour clore à tout jamais le mystère de leur histoire. » (Extraits de La Ligne Pourpre, Pocket, pp. 7 à 10)

Le roman

Wolfram Fleischhauer, l’auteur du roman dont il est (enfin !) question, a sans doute, depuis sa découverte du tableau, retourné des théories en tous sens, lancé des hypothèses, analysé ses symboles pendant des années. Pour finalement ne rien vraiment découvrir de certain.
Il ne faut pas s’attendre à des révélations fracassantes, mais plutôt à un labyrinthe de présomptions, un faisceau de vraisemblances que l’on pourra interpréter comme il nous plaira, en fonction de la sympathie que nous inspirera tel ou tel personnage. Contrairement à d’autres, qu’il ne faut plus citer, il est fait dans La Ligne pourpre grand cas de l’honnêteté intellectuelle et historique. Cette rigueur, inattendue dans un registre qui aime le grandiose et le théâtral, déconcerte assez par moments ; il arrive que l’auteur perde le fil de son intrigue, à force d’explorer des sources et de soulever des hypothèses diverses et d’exploser la forme. Récit d’investigation, essai d’art, roman historique … les genres s’enchevêtrent et l’on ne sait plus trop qui fait ou dit quoi. Wolgang Fleischhauer ne le confesse-t-il pas d’ailleurs ? « Je n’ai donc pas d’ultime vérité à offrir, uniquement un morceau du puzzle, perdu et inconnu jusqu’à ce jour. (…) On me demande souvent pourquoi je n’ai pas écrit ou voulu écrire d’articles scientifiques à ce sujet. Cette question m’a toujours inspiré un peu désarroi et de tristesse. (…) J’ai bien écrit un essai d’histoire de l’art ! Mais sous la forme d’un roman. » (Extrait de La Ligne pourpre, Pocket, pp. 494 à 496)

Enfin, sans absolument vouloir en revenir à des choses plus terre-à-terre ou triviales, n’est-il pas possible d’imaginer qu’il ne s’agit que d’un tableau fripon destiné à des cabinets privés ? Cette éventualité, Wolfram Fleischhauer ne l’a même pas abordée de loin.

la ligne pourpre.jpg


Fleischhauer Wolfram, La Ligne pourpre, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Editions JC Lattès – Editions Robert Laffont, Paris, 2004, réédité chez Pocket, Paris, 2008

lundi, 12 janvier 2009

Burn after reading

Comédie américaine (2008), réalisée par Ethan Coen, Joel Coen, avec John Malkowitch, Frances McDormand, George Clooney, Tylda Swinton, Brad Pitt, J.K. Simmons

burn after reading.jpg


Du ryhtme, du savoir-faire et du plaisir. Le menu du dernier film des frères Coen est aussi bon qu’il en a l’air.

Osbourne Cox a fait les beaux jours du renseignement américain, mais les temps ont changé, et le voilà mis au placard. Miné par la colère, un petit problème d’alcool dans la peau, voici qu’Osbourne décidé d’écrire ses mémoires. Son épouse, une pédiatre revêche, le trompe avec un type, qui fabrique des chaises à bascules pour sa femme auteure de livres pour enfants à succès (L’auteure, pas les enfants). Puis Osbourne finit par égarer la disquette sur laquelle il a enregistré ses écrits. Elle tombe entre les mains de gérants d’un centre de gym, qui se disent qu’ils pourraient faire chanter celui qu’ils croient être un agent détenteur de secrets d’Etat de premier ordre.
Mais dans le pays merveilleux du cinéma, il arrive que tous les personnages soient des crétins. Qui ne comprennent rien à rien. Qui n’écoutent pas. Qui travestissent un peu la vérité. Qui n’aiment pas trop payer les conséquences de leurs actes.

Sur un air de dérision, voici une comédie extrêmement bien maîtrisée, avec son lot de bizarreries et d’humour noir sortis d’on ne sait où. L’imagination révolutionnaire des frères les plus en vogue du moment après les Dardenne et les Kaczyński émulsionne les particules de nos petits cerveaux trop peu stimulés. Sans se la jouer censeur du monde, non plus. Ce qui prouve qu’attraper la grosse tête n’est pas inéluctable. Ce qui prouve qu’on peut donner du plaisir aux gens sans être moins talentueux ou exigeant.

Outrageusement folichon, Burn after reading me semble lorgner du côté de Billy Wilder, un autre qui passait du noir très noir au comique « glauque » (Il faudrait trouver mieux, mais j’ai la flemme. Glauque, ce sera très bien …). Tiens, finalement, n’y aurait-il pas un lien de parenté entre celui-là et les frères ?

jeudi, 08 janvier 2009

Le Festival de Cannes - Frédéric Mitterrand

Ce livre a un jour atterri chez moi, il a toute une histoire, et je me suis senti le devoir de le lire. Non pas parce qu’il m’intéressait, non pas parce qu’il promettait, mais simplement parce qu'il avait été offert à mon père, et que le geste m’avait touché. C’était une collègue de mon Père qui le lui avait donné, pendant une hospitalisation. C’était le don d’une personne qui souffrait à une autre personne qui souffrait. Cette collègue est aujourd’hui décédée. Papa a tenté de lire, ce bouquin, puis a arrêté, parce qu’il a le bon sens d’arrêter une lecture quand elle lui déplait, à l’inverse de moi. Et puis, j’avais besoin que ce livre n’augmente pas le volume incommensurable des livres non lus. Un livre non lu est un livre qui n’a pas d’essence, ni d’âme. Il n’est qu’un objet. Il fallait que celui-ci en est une.

Un cadeau, c’est de l’espoir.
Ce livre, c’est le désespoir.

C’est le crépuscule d’un faux modeste qui a beaucoup aimé le cinéma. Alors il plante sa plume dans le sable de la Croisette, le temps de jouer les présidents d’un jury d’enseignants à l’édition 2006 du Festival. Ses impressions se répartissent dans la gamme des tristes, des misérables, des insignifiantes. Il focalise son attention sur des souvenirs volontairement crasseux, désabusés. Le spleen est son fond de commerce, le dégoût le parfum de son infusion dans laquelle il trempe des tas de petites madeleines, homo-érotiques toujours. Des fantasmes où le fils d’Erol Flynn joue le rôle de sa vie, où Brad Pitt revêt des frusques de gigolo affectueux, quelle pauvreté d’imagination.
Il faudra bien penser à s’ennuyer pendant que les autres s’amusent, surtout. La mélancolie sied bien à ceux qui n’ont rien à raconter. A l’ombre du père, pour commencer. Le fils Flynn, donc, qui n’a su respirer à l’ombre du gargantuesque père. A l’ombre de la mère, en guise d’épilogue, le fils d’une actrice italienne, j’ai oublié qui, ça m’ennuie de penser à ça. Mitterrand veut se le faire. Il veut se faire tout le monde, il aimerait qu’on l’aime. Raté.

Mais ce livre ne serait plus le désespoir grâce à un tour de magie de ma composition. Il suffirait d’attendre qu’il fasse plaisir à quelqu’un. Qu’on l’offre encore. Ou qu’on l’oublie sur la banquette d’un bus, avec un post-it posé dessus, où l’on aurait écrit : « Lisez-moi. » Que quelqu’un le lise et pense : « Mais c’est merveilleusement bien écrit ! », ou : « Quelle émotion ! »

festival de cannes.jpg


Mitterrand Frédéric, Le Festival de Cannes, Editions Robert Laffont, Paris, 2007

Toutes les notes