jeudi, 15 janvier 2009
La Ligne pourpre - Wolfram Fleischhauer
Mais de quoi a bien pu mourir Gabrielle d’Estrées ? Les intérêts de l’Etat justifiaient-ils qu’à l’avènement d’Henri de Navarre, Henri IV, on commanditât l’assassinat de la maîtresse du roi ? L’union du roi avec son épouse légitime de l’époque, Marguerite de Valois, était demeurée stérile. Gabrielle d’Estrées, en revanche, avait enfanté des bâtards royaux. Un mariage aurait-il pu être possible ?
Histoire de France
Il faut bien dire que le premier hymen d’Henri avait démarré sous les plus sombres auspices avant d’échouer lamentablement. A peine Henri de Navarre, le réformé, et la Reine Margot, la catholique, épousés, en 1572, que la belle-maman, Catherine de Médicis, déclenche le massacre de la Saint Barthélemy : les catholiques éventrent, déchiquettent, défenestrent, décapitent, dépècent, tranchent en rondelle les huguenots venus en masse à Paris assister aux noces en la cathédrale de Notre-Dame. Car oui, ces épousailles devaient sceller la réconciliation entre les papistes et les réformés. Rétrospectivement, on ne peut s’empêcher d’y voir un piège du pouvoir royal, Charles IX manipulé par sa mère Catherine, pour attirer tout ce que la France comptait de luthériens et de calvinistes. Henri de Navarre est dès lors retenu prisonnier à la cour, mais entre en rébellion.
En 1574, Charles IX meurt. Lui succède Henri III, bon bougre lunatique qui tente un rapprochement avec les protestants et son cousin de Navarre, qui s’était entre-temps enfui. Il faut dire que le temps presse : la France est en état de guerre civile ; les conflits s’enchaînent à un rythme effrayant. La Sainte Ligue, qui réunit tout ce que la France compte de catholiques, de malcontents et d’ambitieux, jugeant la politique d’Henri III trop favorable aux réformés, se dresse sur le chemin de la réconciliation et finit par obtenir les deux oreilles ; le roi ne survit pas aux coups de poignard en 1589 porté par Jacques Clément, un dominicain exalté. Henri mort sans héritier, c’est sur le front d’Henri de Navarre que retombe désormais la couronne de France. Le conflit entre la Ligue et Henri IV sera long, dur ; les villes sont assiégées, les populations affamées, décimées par les maladies. Le camp catholique est puissant, soutenu par l’Espagne de Philippe II. Le camp d’Henri est mal en point, ses soutiens peu fiables. Pourtant, la tendance s’inverse insensiblement ; le roi légitime séduit les foules. Le peuple prend parti pour lui.
Et puis surtout, Henri IV accepte de se convertir au catholicisme. Cela n’a rien d’une première. Adepte d’un pragmatisme total en matière de religion, Henri de Navarre passera allégrement du protestantisme au catholicisme et inversement une sacrée paire de fois, selon les intérêts du moment. En 1593, il abjure solennellement la foi réformée, tout en continuant à garantir aux protestants la liberté de culte. Le sacre, pas à Reims, occupée par la Ligue, mais à Chartres, intervient peu après, ainsi que l’absolution reçue du pape himself. L’autorité du souverain ne fait plus guère de doute. La Ligue est condamnée à perdre.
L'amour
Au milieu des ces guerres et de ces fracas, il y a, de tous temps, une place pour l’amour. L’amour plus fort, plus magnifique, plus noble que la misère, la destruction, la mort. L’amour entre un roi sans royaume et une pauvresse de haute extraction.
En 1590, Henri de Navarre assiège Paris : interminable. La vie est rude pour la soldatesque, du plus petit officier jusqu’au commandeur en chef. Or Henri voue à la gent féminine « une violente amour » qui empiète parfois sur le domaine de la raison et du bon sens. Son fidèle écuyer, Bellegarde, lui propose par un beau soir de ce siège sans fin de lui présenter sa maîtresse, la jeune et belle Gabrielle. Le roi, en découvrant la beauté, si fraîche, si désirable, en tombe éperdument amoureux. Elle par contre, n’est pas séduite par cet homme d’âge mûr, sentant l’ail et la transpiration, qui évoque davantage le bouc que le prince majestueux. Mais le roi reste le roi, le pouvoir attire les femmes et bientôt, voilà la demoiselle embarquée à la cour pour ne plus la quitter que les pieds en avant.
Gabrielle donne trois enfants à Henri. Mais Bellegarde fréquentant encore régulièrement son alcôve, des rumeurs circulent. Henri n’en a cure. Il existe un projet de mariage. La favorite y croit dur comme fer. Le roi ? Nul ne le sait, mais il est permis d’en douter. Surtout que le pape y est opposé. De surcroît, Marguerite de Valois, du fin fond de son Auvergne où on l’a exilée après qu’elle eut fait lever des armées contre son mari, ne veut pas signer l’acte de répudiation. La voie est loin d’être dégagée pour un nouveau mariage royal. La tension monte. Un nouvel enfant est en cours. La situation semble inextricable : Henri aime Gabrielle, ne veut certes pas lui faire de peine, mais peut-il raisonnablement faire d’elle la future reine ? Au risque, à sa disparition, que l’Etat replonge dans le chaos, alors qu’il a eu les plus terribles difficultés à le reconquérir ? Reconnaîtrait-on la légitimité de ses enfants ? Accepterait-on Gabrielle comme régente ?
La mort
La fortune apporte un dénouement. Tragique, pour les uns, inespéré, pour les autres. Au printemps de l’an 1599, un mal mystérieux terrasse Gabrielle d’Estrées. Elle se tord de douleurs des jours durant, on la croit perdue, elle se remet, si l’on puit dire, puis une nouvelle crise la ravage. Lorsque son martyr prend fin, elle est méconnaissable, totalement défigurée. L’impression est si vive parmi ceux qui ont assisté à l’agonie de la favorite – Et ils sont nombreux ! – que des rumeurs d’empoisonnement se mettent à courir. Le roi est accablé. La racine de son cœur, écrit-il, ne rejettera plus. Une poignée de semaines plus tard, c’est pourtant Henriette d’Entragues qui prendra la place de Gabrielle. Le Vert galant est insatiable.
S’il est une famille au monde où l’on se réjouit particulièrement du trépas de Gabrielle d’Estrées, c’est bien celle des Médicis. Après des années de tractations, après avoir soutenu financièrement Henri IV dans sa guerre contre les Espagnols, Ferdinand de Médicis voit enfin le chemin vers le trône de France se dégager pour Marie du même. Que voilà une pittoresque matrone pour ceindre la couronne, et surtout que voilà une belle dote qui tombe à point ! Cette fois, Marguerite de Valois ne s’oppose plus à signer l’acte de répudiation : Marie de Médicis est une princesse acceptable pour lui succéder, catholique par-dessus le marché. Le merle blanc, en somme.
L'art
La mort est toujours surprenante. Mais ici, elle aura réussi un coup de génie, si bien qu’on ne pourra sans doute jamais s’empêcher de croire, un peu, à la thèse de l’assassinat d’Etat. Surtout si un détail vient, tel un grain de sable dans les rouages d’une mécanique de précision, jouer les trouble-fêtes. Ce détail, dans ce cas, c’est un tableau anonyme, que l’on peut admirer au Louvre : Gabrielle d’Estrées et l’une de ses sœurs, d’un peintre anonyme.
« Elle paraît plus immobile que le tableau lui-même, d’où tout mouvement a fui. Elle tient la tête bien droite au-dessus de son corps dénudé et crayeux, illuminé par un puissant éclairage latéral. (…) Son visage exprime l’étonnement ; un instant plus tard on aurait peut-être pu y lire une émotion, mais le peintre n’a pas voulu nous la montrer. (…) Le bras, plié à l’horizontale à hauteur du nombril, repose sur le rebord garni de tissu d’une baignoire en pierre dans laquelle se tient la femme. Devant, sa main gauche est comme suspendue, un geste qui n’a que l’apparence du refus. En réalité, sa main nous montre quelque chose : entre le pouce et l’index se trouve une bague en or enchâssant un saphir. Mais comment la tient-elle ? A peine au contact de l’éminence de ses doigts, l’anneau semble saisi par les ongles, avec d’infinies précautions, comme si l’or était trop chaud ou le saphir empoisonné. (…) Le pouce et l’index d’une autre main tentent d’attraper son mamelon comme pour en extraire une épine. Ces doigts sont longs et fins, mais d’un rouge terre de Sienne, une couleur incomparablement plus chaleureuse que celle des membres laiteux de la dame qui tient l’anneau. (…) Deux femmes se tiennent là. (…) L’arrière-plan éloquent du tableau s’ouvre peu à peu, révélant derrière les rideaux bordeaux à demi tirés, une autre silhouette, une femme de chambre peut-être, qui se tient assise près d’une cheminée. Elle est penchée sur son ouvrage, une étole blanche qui descend de part et d’autre de ses genoux. Accroché au mur, derrière elle, un miroir au cadre d’or dont le reflet n’est pas argenté, mais noir. A côté d’elle, dans ce qui constitue le centre véritable du tableau, semblant voler au-dessus du jeu énigmatique des mains, une table couverte de velours vert foncé. (…) La dimension du temps surgit (…). Le lissage progressif de l’étoffe sur la table, qui est peut-être un catafalque, et le faible éclat d’un feu déclinant dans la cheminée, transforment la femme de chambre en une Parque tissant et défaisant les fils du destin sous le miroir noir où loge la mort. Mais pourquoi ? Pourquoi si tôt ? Peut-être le sait-il, cet homme dont nous ne discernons que le bas-ventre à peine voilé, au-dessus de la cheminée ? Mais lui n’est qu’un tableau, un tableau dans le tableau. (…) Nous devinons à présent que le regard de la dame, à droite, ne voit plus le monde. (…) La mine mystérieuse, l’air rusé, la deuxième dame nous regarde. (…) Et l’on croit presque entendre le grattement doux et discret d’un pinceau qui apporte avec précaution les ultimes retouches aux visages des personnages, pour clore à tout jamais le mystère de leur histoire. » (Extraits de La Ligne Pourpre, Pocket, pp. 7 à 10)
Le roman
Wolfram Fleischhauer, l’auteur du roman dont il est (enfin !) question, a sans doute, depuis sa découverte du tableau, retourné des théories en tous sens, lancé des hypothèses, analysé ses symboles pendant des années. Pour finalement ne rien vraiment découvrir de certain.
Il ne faut pas s’attendre à des révélations fracassantes, mais plutôt à un labyrinthe de présomptions, un faisceau de vraisemblances que l’on pourra interpréter comme il nous plaira, en fonction de la sympathie que nous inspirera tel ou tel personnage. Contrairement à d’autres, qu’il ne faut plus citer, il est fait dans La Ligne pourpre grand cas de l’honnêteté intellectuelle et historique. Cette rigueur, inattendue dans un registre qui aime le grandiose et le théâtral, déconcerte assez par moments ; il arrive que l’auteur perde le fil de son intrigue, à force d’explorer des sources et de soulever des hypothèses diverses et d’exploser la forme. Récit d’investigation, essai d’art, roman historique … les genres s’enchevêtrent et l’on ne sait plus trop qui fait ou dit quoi. Wolgang Fleischhauer ne le confesse-t-il pas d’ailleurs ? « Je n’ai donc pas d’ultime vérité à offrir, uniquement un morceau du puzzle, perdu et inconnu jusqu’à ce jour. (…) On me demande souvent pourquoi je n’ai pas écrit ou voulu écrire d’articles scientifiques à ce sujet. Cette question m’a toujours inspiré un peu désarroi et de tristesse. (…) J’ai bien écrit un essai d’histoire de l’art ! Mais sous la forme d’un roman. » (Extrait de La Ligne pourpre, Pocket, pp. 494 à 496)
Enfin, sans absolument vouloir en revenir à des choses plus terre-à-terre ou triviales, n’est-il pas possible d’imaginer qu’il ne s’agit que d’un tableau fripon destiné à des cabinets privés ? Cette éventualité, Wolfram Fleischhauer ne l’a même pas abordée de loin.

Fleischhauer Wolfram, La Ligne pourpre, traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Editions JC Lattès – Editions Robert Laffont, Paris, 2004, réédité chez Pocket, Paris, 2008
16:32 Publié dans My two Cents | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



Ecrire un commentaire