jeudi, 11 décembre 2008
The Changeling
Film américain (2008), réalisé par Clint Eastwood, avec Angélina Jolie, John Malkovitch, Michael Kelly, Jeffrey Donovan, Jason Butler Harner (Universal Pictures)

The Changeling est certainement l’un des films les plus colériques de cette année, signé par un réalisateur au sommet de son talent, de ses sommets d’où l’on ne retombe plus : dans la légende du cinéma, il s’est déjà taillé une place, à côté de John Huston et John Ford.
Le récit de cette maman célibataire, volontaire et forte, à qui son petit garçon est enlevé, révèle ce que l’espèce humaine a de plus pernicieux. Les Années folles, Los Angeles. Un soir, Christine Collins constate en rentrant du travail que son fils a disparu. Elle entreprend le plus calmement possible de le retrouver dans le quartier, mais revient bredouille et appelle les services de police. La procédure veut qu’on attende vingt-quatre heures avant d’entamer des recherches. Las, l’enfant ne réapparaît pas, et les jours passent. Tiraillée entre le désespoir et l’angoisse, Christine prend tous les jours contacts avec les autorités, les hôpitaux, les orphelinats, demande si l’on n’a pas accueilli un garçonnet d’une dizaine d’années qui ressemblerait au sien. Rien. Jusqu’au jour où la police lui apprend la nouvelle qu’elle n’attendait plus : son fils a été retrouvé. Or, cet enfant, ce n’est pas le sien. Elle le clame, elle l’affirme, elle refuse, mais les forces de l’ordre, dont l’image est désastreuse, rongée qu’elles sont par la corruption et l’incurie, ne donnent pas suite aux suppliques de la mère trahie. Leur agacement ne fera qu’aller croissant…
Il y a vraiment une colère énorme qui sourde en Clint Eastwood, la colère d’un homme d’expérience, d’une grande intelligence, qui voit que le monde se nourrit de la pourriture produite par l’injustice. Et c’est un film sur cette ordure qu’il réalise. Mais en artiste fin, il réalise avec délicatesse. Il aime la reconstitution, il la soigne. De là à parler d’un film qui sent la naphtaline, il n’y a qu’un pas, que certains critiques qui ne savent pas trop voir et regarder, ont franchi allègrement. Je crois au contraire que The Changeling dégage une virilité, une vitalité incomparables. De la modernité ? Non. De la conviction, de la belle mécanique, oui. Les « genres » se confondent, mélo, thriller, horreur ; colère, encore et toujours.
Il faudrait aussi défendre l’interprétation d’Angélina Jolie et la façon dont elle est mise en scène. A la facilité d’en faire des tonnes, l’actrice la mieux payée d’Hollywood préfère la retenue et l’introspection. Tout est dans le regard, dans la pose. Son personnage lance un défi à la société, contrainte et forcée mais courageuse : il faut voir la détermination dans son corps, filiforme, spartiate, qu’Eastwood capture à la caméra comme si elle était l’incarnation d’une peinture d’Egon Schiele. A eux deux, Eastwood et Jolie inventent une nouvelle virilité, elle très masculine, lui vieux taureaux révolté dont la sensibilité l’a toujours amené à poser un regard compatissant sur les malheureux et les oubliés.
09:00 Publié dans My two Cents | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note



Commentaires
La modernité n ‘est que le tic prétentieux de penser que balayer d’un coup tout ce qui a existé avant, a déjà une valeur en soit même. Eastwood est assez intelligent pour se rendre compte que toute l’histoire du cinéma est déjà contenu dans des films de Griffith, de Ford, de Fritz Lang, et son mérite n’est pas de cracher sur le visage de l’excellence mais de comprendre son mécanisme, de le mettre au service de son intelligence et reprendre le témoin avec une modeste ambition : celle de raconter. Si Ford avait tourné un scenario de Lang avec une héroïne de Griffith, le résultat serait The Changeling. Eastwood, comme Ford, ne se croit un poète. Comme lui aussi, il place souvent sa camera a la hauteur des yeux, a l’hauteur de regard humain. Ses histoires sont filmées invariablement en prose, mais elles riment de soi avec la délicatesse de sa vision. Ils sont des poètes malgré eux. Il ne veut plus donc faire un film original, mais un film unique. Si aujourd’hui la tendance c’est de cacher le manque d’intériorité et d’imagination des réalisateurs derrière des acrobaties techniques, des jonglages démonstratifs et des feux d’artifices si efficaces que stériles, les derniers films de Eastwood sont touchés tout simplement, d’humanité. Acérés, précis, enragés et d’un retenu presque pudique. J’imagine que cela déçoit la plupart du public et une grande partie de la critique : le contenu triomphe sur la forme, et grâce à la forme, belle paradoxe. Le reste, on se contente de savoir que le pas décidé et cadencé de Eastwood laissera une empreinte dans l’histoire du cinéma : celle des classiques . Long live Mr. Eastwood !
Ecrit par : b.q. | jeudi, 11 décembre 2008
Ecrire un commentaire