lundi, 20 octobre 2008
Un Bateau pour l'Enfer - Gilbert Sinoué
1938, Allemagne. La Nuit de Cristal, « déclenchée » par l’assassinat du conseiller d’ambassade von Rath à Paris par Herschel Grynszpan, vient d’avoir lieu. La Nuit de Cristal, Reichskristallnacht, est en réalité l’œuvre du ministre de la Propagande, le nazi Joseph Goebbels : les SS, les SA, les jeunesses hitlériennes, la Gestapo, tout ce que le peuple, l’armée et les autorités allemands comptent d’excités vont déferler sur les synagogues, les quartiers et les habitations juifs. Les réactions de la communauté internationale seront unanimes à condamner le pogrom.
Hitler, soucieux de tromper le monde et de parfaire l’image acceptable de sa politique d’épouvante, autorise les Juifs à quitter l’Allemagne, à condition d’abandonner tous les biens, et d’obtenir un visa en bonne et due forme. Ceux qui parviennent à remplir cet exploit, qui tient de l’impossible dans l’Allemagne du IIIe Reich, embarquent le 13 mai 1938 à Hambourg sur le S.S Saint-Louis, navire de luxe de la HAL, la Hamburg-Amerika-Linie, et arborant les drapeaux à croix gammée en guise de pavillon. 937 passagers juifs allemands, dont la famille ou des connaissances à l’étranger ont financé le voyage, persuadés d’échapper à la cruauté nazie, d’être des privilégiés à qui on a offert la chance d’entamer une vie nouvelle à La Havane, Cuba.
Or, de l’autre côté de l’Atlantique, personne n’est disposé à les accueillir, bien au contraire. L’opinion publique, à La Havane comme à Washington ou à Toronto, est hostile aux Juifs, dans un climat social difficile, où l’antisémitisme est monnaie courante. Aussi, le 23 mai, le capitaine Schröder reçoit-il un câble immanent du gouvernement cubain l’interdisant d’accoster. On menace de renvoyer le S.S Saint-Louis à Hambourg. Schröder tentera tout pour empêcher cette infamie de se produire, multipliera les contacts, suppliera. En vain. L’Amérique, du nord au sud, fera mine de s’apitoyer sur le sort des passagers, tergiversera mais ne donnera jamais son accord. Le bateau finira par faire demi-tour vers l’Europe. Grâce à des organismes internationaux d’aides aux réfugiés juifs, les Pays-Bas, la Belgique, la France et la Grande-Bretagne ouvriront, enfin, leurs portes. Seuls les 288 rescapés accueillis par la Grande-Bretagne échapperont à l’invasion, à la persécution, à la déportation et aux camps de la mort.
Le capitaine Schröder, après la guerre, fut arrêté par les Alliés. Les survivants, reconnaissant, témoignèrent en sa faveur, et permirent sa libération. En 1993, l’Etat d’Israël lui accorda à titre posthume le titre de Juste des Nations.
Cet épisode honteux, ce voyage vers l’Enfer de l’indifférence et du pragmatisme, Gilbert Sinoué le relate avec un talent de conteur incontestable. Sa vision humaniste le pousse à une rigueur scientifique dans la documentation de son livre : articles de presse, rapports officiels, archives, lettres des passagers et témoignages des survivants, journal de bord du capitaine Schröder…
Néanmoins, il est étonnant que l’écrivain ait choisi le genre de la « bio-fiction » pour traiter d’un sujet aussi lourd. Deux personnages fictifs, les seuls, ajoutent une charge émotionnelle qui n’était pas du tout indispensable, la vérité se suffisant à elle-même. Ni roman ni ouvrage historique, Un Bateau pour l’Enfer nage entre deux eaux, au risque de parfois se perdre dans un sentimentalisme superflu.

Sinoué Gilbert, Un Bateau pour l’Enfer, éditions Calmann-Lévy, Paris, 2005
11:56 Publié dans My two Cents | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



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