jeudi, 17 avril 2008

Peur(s) du Noir

Film d’animation français (2007), réalisé par Blutch, Charles Burns, Marie Caillou, Pierre di Sciullo, Jerry Kramsky, Lorenzo Mattotti, Richard McGuire, Michel Pirus et Romain Slocombe, avec les voix de Guillaume Depardieu, Nicole Garcia

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Le cinéma et la bande dessinée sont deux univers qui se rejoignent sur tellement de points qu’il n’est jamais étonnant de voir que l’un s’empare de l’autre, et parfois avec beaucoup de succès ; je cite ainsi Persepolis à titre d’exemple, un petit bijou d’humour, d’imagination et d’animation. Peur(s) du Noir ne fait pas exception à la règle et ravira les bédéphiles autant que les cinéphiles.
Certes, je ne connais pas, sinon de réputation, les auteurs qui ont réunis ici leur talent pour réaliser ce film à sketches. Mais mon inculture n’a pas pour autant gâché mon plaisir, loin s’en faut. Se déclinant exclusivement en noir et blanc, les images illustrent le thème de la peur, puisant leur force d’évocation dans la plus ancestrale de toute : la peur du noir.

La première histoire est celle d’un jeune homme timide, narrée par un vieillard alité, ressemblant étrangement à une larve géante. Le freluquet binoclard qui tombe amoureux d’une magnifique demoiselle, dont le comportement commence très rapidement à changer. Un premier effroi attend déjà le spectateur en conclusion. Signé Charles Burns, ce récit initial aux accents cronenbergien frôle la perfection.

Déception par contre pour le deuxième mini-récit horrifique d’une petite Japonaise en proie au sadisme d’un savant fou, d’un fantôme samouraï et de ces petits camarades de classe. Trop touffu, à la limite de l’expérimental, graphiquement peu convaincant, cette partie du film m’a déçu. Un manga qui ne s’assume qu’à moitié, œuvre de Marie Caillou.

Heureusement, un conte sur l’enfance a tôt fait de me donner à nouveau de charmants frissons. De mystérieuses disparitions dans un décor de campagne, entre plaines et marécages, sèment confusion et angoisse au sein d’une petite communauté où un garçon préadolescent passe ses vacances. Lorenzo Mattotti, qui en est l’auteur, glisse sous les vapeurs des marais écrasés par la chaleur du soleil de plomb l’ombre du fantôme de la nostalgie, et prouve par la même occasion que, pour créer la peur, il n’est pas indispensable d’invoquer les orages, le brouillard ou la tempête.

Blutch, le seul nom de moi connu jusqu’alors, réalise une allégorie de la cruauté. Un noble d’âge canonique, habillé à la mode du XVIIIe siècle, traverse ce qui est sûrement ses terres, tiré en avant par une meute de chiens féroces, tous crocs dehors, dévorant d’innocentes victimes (un enfant, un ouvrier, une danseuse) sous le regard révulsé de plaisir du vieillard. Le trait devient nerveux, du crayonné résulte une impression de nervosité, d’insécurité. Seul récit découpé en plusieurs passages, il est le plus abouti au niveau graphique. Hélas, il n’effraie guère, et sa portée de réflexion s’avère trop courte. Qui est ce chenu sadique ? Pourquoi lache-t-il ses molosses manifestement au hasard ?

La peur de tout et de rien, le sublime et le minable, le banal et l’extraordinaire se côtoient dans le monologue-interlude qui constitue au final un cinquième court-métrage en soi, dit par Nicole Garcia, en fond sur une succession de figures géométriques inquiétantes de Pierre di Scullio. Beaucoup d’humour dans ces séquences.

Le dernier sketch, à mon sens le plus réussi, reprend le thème usé jusqu’à la trame de la maison hantée qu’un malheureux quidam visite. Solitude, souvenirs et cadavres dans le placard sont au programme de cette ultime animation que l’on doit à Richard McGuire ; un ravissement pour les sens. Graphiquement, il utilise à la perfection la dynamique du noir et du blanc. Les effets d’épouvante saisissent par leur perfection. Epuré, efficace, novateur sans tourner le dos aux grands classiques du genre, ce dernier passage tient de l’apothéose et confère à l’ensemble une réjouissante cohérence, une gageure dans le genre du film à sketches.

Frileusement reçu par le public, Peur(s) du Noir mérite qu’on le découvre sans plus tarder. Mais sur un marché du cinéma saturé comme on le connaît aujourd’hui, parasité de surcroît par une pléthore de navets dopés à coup de millions d’euros ou de dollars, rien d’étonnant à ce qu’il soit boudé par la plupart d’entre nous. Et c'est dommage.

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