vendredi, 29 février 2008
L'instinct
Rares sont ceux qui ne croient pas à l’instinct. Pourtant, si nous sommes certains de la puissance de celui des animaux, nous nous leurrons en nous en attribuant un semblable. Cette disposition serait ce qui nous pousse instinctivement* à prendre des décisions essentielles à notre bien. Mais de quelle mystérieuse source viendrait-elle ? L’instinct est simplement le hasard, le roi des aléas, qui nous préserve in extremis d’un grave malheur ; peut-être pour mieux nous précipiter dans une chausse-trappe pire encore. L’homme, stupide, considérant non sans émoi ce à quoi il vient d’échapper, déduit que c’est son génie, évidemment intrinsèque et permanent, qui l’a sorti comme par magie de ce mauvais pas.
* Et non intuitivement, puisque l’intuition correspond à la faculté de deviner, de prévoir. Elle se situe dans l’avant et non dans l’après.
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lundi, 25 février 2008
Le Bannissement (Izgnanie)
Film franco-belgo-russe (2007), réalisé par Andreï Zviaguintsev, avec Konstantin Lavronenko, Maria Bonnevie, Alexander Baluyev (Pyramide Distribution)

Le prétexte de ce film tiendrait sur la tranche d'un ticket de métro : une femme apprend à son mari, à la faveur d’un séjour à la campagne, loin de la ville laide et terne, qu’elle attend un enfant et qu’il n’est pas légitime. L’homme, que rien ne console, se montre taciturne, manifeste des accès de violence.
Le Bannissement est un film âpre au visionnage ; long, lent et diaphane, il ne narre réellement pas grand-chose. On pourrait le comparer à une nature morte hollandaise du XVIIe siècle, une œuvre montrant fruits, viandes, fromages dans différents états d’avancement, répandus parmi de sublimes plats en argent et en or. Le message pieux des tableaux de cette nature nous incite à réfléchir sur ce que les éléments plastiques peints ensemble, rassemblés qu'ils furent par le caprice du peintre, évoquent. Réflexion, poésie, philosophie, existentialisme, … voilà les termes que m’inspirent une nature morte. Ainsi en va-t-il de ce film, méticuleusement filmé puis monté pour donner un exemple édifiant de la force évocatrice du cinéma.
Néanmoins, un réalisateur est-il tenu d'enfanter un long-métrage interminable, de provoquer l’ennui pour parvenir à dégager cette exceptionnelle capacité des images à créer un imaginaire ? Ne faut-il pas voir dans le basculement vers un intellectualisme froid une tentative d’assommer le spectateur de considérations vétilleuses ou de ratiociner en vain ?
Je ne le pense pas. La preuve, deux jours après avoir vu Le Bannissement, il ne m’en reste quasiment rien en mémoire ; rien, sauf la scène merveilleusement mystique où les enfants du couple, partis passer la nuit chez des amis, se penchent sur la confection d’un puzzle représentant l’annonciation tandis que, dans la maison de campagne abandonnée, leur mère subit l’avortement (décidé par son époux) du foetus qu’elle porte.
En guise de conclusion, cette particularité : les scènes de ville, qu’on croirait tournées dans le fin fond de la Russie post-soviétique, ont été filmées à Charleroi !
23:20 Publié dans My two Cents | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
jeudi, 21 février 2008
Ute Lemper
Ute Lemper a tout de l’ensorceleuse, de la magicienne ou de la femme fatale. Elle apparaît sur la scène, et son public la voit elle, longue cigale à la carrure imparfaite. Il ne s’inquiète plus du monde du dehors, il n’y a plus qu’elle et lui.
Sa voix chaude parle comme elle chante, chante comme elle parle, sensuelle, note profonde après discours enjôleur et roublard autour d’un boa. Le boa, le serpent qui poussa Eve à commettre le pêché originel, la grande faute, le boa dont Ute Lemper raconte l’histoire drolatique, car elle sait qu’il vaut mieux rire que pleurer.
Ses faux airs de Marlene Dietrich, sous lesquels la diva s’amuse de tout, elle les soigne avec le même soin qu’une vieille fille soigne ses chats teigneux. Ses yeux de braise s’illuminent face à ce miroir enthousiaste, son public, toujours aux aguets, elle se mire dans ses beaux reflets.
Elle reprend Piaf, Brel, Ferré, Brecht, Kurt Weill ; elle utilise le français, l’allemand, l’anglais, la comprenne qui peut, qui veut. Mais son langage est universel, son talent immense, son charme inédit. Elle se permet tout, le jazz est son jardin, le cabaret sa cour, elle appelle à la rescousse l’un puis l’autre, improvise, dynamite l’harmonie pour la reconstruire en un instant.
Ute connaît la magie de la musique, elle l’apprivoise depuis longtemps.
Je l’ai entendue, et j’ai compris que j’avais sous les yeux une de ces chanteuses dont on se souviendra longtemps, et dans les oreilles une musique qui coulera aussi longtemps qu’il y aura des mélomanes pour l’écouter.
21:25 Publié dans Débridage de Zarlobes, L'Antre de la Panthère, My two Cents | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
jeudi, 14 février 2008
Cathedral - Raymond Carver
Cathedral est un ensemble de nouvelles de l’auteur américain Raymond Carver, né en 1938 dans l’Oregon, au sein d’un milieu particulièrement modeste. Multipliant les boulots sans éclat, il suivit également des cours d’écriture. Il publia ensuite un premier recueil de poésie. Le succès alla croissant à partir du milieu de années septante, et il vécut de son art. Il disparu en 1988.
Les nouvelles de Cathedral possèdent chacune un rythme, une musicalité unique, qui vient d’on ne sait où. En effet, la sobriété caractérise l’écriture de Raymond Carver. Il dépeint le monde de gens ordinaires, placé dans la banalité de leur quotidien. Un quotidien fait de désillusions, de drames personnels, de minuscules dérapages imperceptibles qui donnent naissance aux choses les plus déplaisantes : alcoolisme, brutalité, pauvreté, laideur.
Avec une économie de moyens admirable mais aussi un sens de la narration impressionnant, l’auteur crée en une phrase un univers d’un groupe restreint de personnes, souvent un couple, parfois juste un unique protagoniste, et dissèque ses motivations.
Tour à tour grinçant, émouvant ou triste, les héros de Raymond Carver sont à la limite d’un changement dans leur vie : un élément du décor journalier a disparu, un être cher est parti, un propriétaire vient déloger ses locataires, … Il n’y a que des choses sans importance, mais ces choses, qui façonnent notre quotidien, nos automatismes, ces choses nous sont précieuses sans que nous nous en rendions compte. Raymond Carver imagine ce qu’il se passe justement quand nous en sommes privés.
Nouvelliste considéré comme le plus doué de sa génération aux Etats-Unis, Carver est un parfait inconnu pour la plupart des Européens, moi premier. J’ai profité de la connaissance étendue de BQ à propos de la littérature anglo-saxonne. Mon Ange m’a offert Cathedral, et je ne l’en remercierai jamais assez. Ce livre est déjà devenu dans le palais de ma mémoire une référence, une source d’inspiration. Particulièrement les nouvelles intitulées : Chef’s House, Fever et Cathedral, un chef d’œuvre du genre.

Carver Raymond, Cathedral, (first published in the United States in 1983 by Alfred A. Knopf, New York), Vintage, London, 2003
12:23 Publié dans My two Cents | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
mercredi, 13 février 2008
Le Musée imaginaire de Maurice Maeterlinck
Le musée Félicien Rops de Namur organise depuis le 19 janvier 2008 l’exposition : Le Musée imaginaire de Maurice Maeterlinck, qui se tiendra en ce lieu jusqu’au 13 avril de cette année.

Maeterlinck est sans doute l’un des auteurs belges classiques les plus connus, car on l’étudie beaucoup à l’école. Dommage, ai-je envie de dire, car son univers symboliste mérite mieux qu’une approche scolaire barbante.
Aussi l’idée serait-elle bonne de faire visiter aux classes cette exposition originale (Et assez courte !). Elle propose un parcours sélectif, léger et onirique à travers non pas les proches de Maeterlinck, mais par la peinture de ceux qui l’admiraient, ou qu’il admirait. Car si l’auteur de Pélleas et Mélisande s’inspirait des peintres, ceux-ci à leur tour prenaient pour muses ses mystères brumeux et enchanteurs. Ils s’aimaient, se nourrissaient de leur production mutuelle.
Ainsi retrouve-t-on aux cymaises du musée namurois des peintures de Fernand Khnopff, William Degouve de Nincques, Odilon Rodon, des encres de Chine de Léon Spilliaert, entre autres. Ces œuvres s’enroulent autour des phrases-volutes issues du théâtre ou des textes de Maurice Maeterlinck, créant ainsi un labyrinthe flou, qui parle du mystérieux et de l’incompréhensible. Du beau aussi, bien sûr.
Et plutôt que d’avoir simplement une exposition temporaire d’œuvres provenant de musées différents sans qu’il n’y est quoi que ce soit qui se dégage de cet amoncellement inutile, comme la Belgique sait le faire, il y a ici un vrai travail de mise en place d’un dialogue entre littérature et peinture. Car il existait du temps de Maurice Maeterlinck.
Il serait encore piquant de remarquer que Félicien Rops, qui loge le Prix Nobel de littérature l’espace d’un trimestre, n’a jamais illustré un seul de ses textes. La boucle aurait été ainsi parfaitement bouclée.
22:10 Publié dans My two Cents | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
dimanche, 10 février 2008
Brillante Europe
Cette année, la grande exposition prestigieuse de l’Espace culturel au Mont des Arts à Bruxelles a pour nom : Brillante Europe. Elle s’inscrit dans le cadre d’Europalia.europa.
Le propos de cette manifestation n’est pas uniquement d’amuser les Imbéciles Heureux, non. Il s’agit aussi de retracer l’histoire de huit cents ans de joaillerie royale, impériale ou plus simplement nobiliaire. Après le bas Moyen-Âge, la cour bourguignonne s’impose comme la plus riche d'Europe à partir de la fin du XIVe siècle, par la finesse et la délicatesse des bijoux qu’elle arbore : camées, diadèmes et couronnes, bagues avec portrait (Jean sans Peur, pour n’en citer qu’un…), chevalières, fermaux (Dont une reproduction des fameux Trois Frères, bijou auquel Charles le Téméraire prêtait des vertus miraculeuses et qui lui aurait été volé la veille de sa première bataille contre les Suisses...), agrafes de chapeau ou : aigrettes (Le Federlin, bijou ayant également appartenu à Charles le Téméraire), etc.
La Renaissance ne renie pas la valeur symbolique des objets de joaillerie : en Angleterre surtout, la reine Elisabeth a à cœur de se parer de ses plus beaux atours pour asseoir son prestige, qu’elle se doit de soigner tout au long de son règne. On peut admirer le Drake Juwel, admirable pendentif en or, rubis, onyx et émail (Qui n’est pas un synonyme de : courriel !) avec miniature du portrait de la souveraine, que cette dernière offrit en signe de gratitude au fameux vainqueur de l’Invincible Armada.
L’époque suivante est celle de la Contre-Réforme. L’Eglise et ses défenseurs créent un art, le baroque, censé lutter contre le protestantisme qui fait florès partout en Europe. Les Habsbourg, champions de la Contre-réforme, font produire des bijoux d’une exceptionnelle qualité. Louis XIV ne demeure pas en reste ; sa cour est la plus brillante du monde. A partir de 1715, date de la mort du Roi Soleil, Versailles devient un lieu de plus en plus coupé du monde réel. La noblesse dépense des sommes folles en objets de joaillerie de toute sorte. Marie-Antoinette, dépensière, est connue pour avoir été mêlée dans l’affaire du collier. En Pologne, Auguste III accorde beaucoup d’importance à sa mise. Frédéric II de Prusse et Catherine la Grande en Russie, en despotes éclairés qu’il furent, imitent leurs voisins occidentaux.
Après la Révolution française, Napoléon Bonaparte et la noblesse d’empire vont faire prospérer les ateliers parisiens. La transition vers la Restauration ne causera d’ailleurs pas trop de dommages au secteur, au contraire de la Révolution de 1830 ; les coquettes attendront plusieurs années avant de vouloir à nouveau se parer de précieuses pierreries.
On constate que les cours européennes ont toujours aimé être coiffés de somptueuses couronnes, qui suivent le cours de la mode et traduisent de nombreux symboles religieux, politiques, militaires, voire philosophiques. Le port des bijoux répondait à un code très strict, en respect des rangs et circonstances.
L’exposition donne à lire des explications fort didactiques. L’aspect posh du lieu (L’Espace culturel ING avait déjà organisé voici deux ans l’exposition fameuse sur les oeuvres de Fabergé et surtout les célèbres œufs !) peut émerveiller ou exaspérer ; il est vrai que peu d’évènements culturels font étalage d’autant de luxe, ce qui plaît au public cible principal de la rétrospective : les admirateurs des têtes couronnées et des grands de ce monde. En gros, Il ne faut pas être allergique à Place Royale.
On s’y amuse toutefois beaucoup, et les œuvres exposées méritent d’être vues au moins une fois dans sa vie, pour qui est de nature un peu curieuse bien entendu.
A voir pendant une semaine encore à l’Espace culturel ING, Mont des Arts, 6 place Royale à 1000 Bruxelles.
13:35 Publié dans Collaboration entre Krikri et BEPP, My two Cents | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
jeudi, 07 février 2008
My Enemy's Enemy
Documentaire franco-anglais (2007), réalisé par Kevin Macdonald (Wild Bunch Distribution)

Le dictionnaire Petit Larousse grand format 2003 n’évoque pas son nom. Pourtant, l’existence de Klaus Barbie est représentative à plus d’un sens de l’histoire, l’officielle et la secrète, du sanglant XXe siècle.
Le documentaire de Kevin Macdonald (Le réalisateur du moyennement convaincant The last King of Scotland) retrace la vie de l’homme connu sous le surnom du « boucher de Lyon ». Né en 1913 dans une petite ville de la vallée du Rhin, il passe une enfance sans histoire, marquée toutefois par un père instituteur dur et alcoolique. Rien néanmoins ne laisse supposer l’extrême violence et le sadisme qui caractérisera sa sinistre carrière.
En 1935, il s’engage dans l’armée SS, où son zèle est rapidement repéré. D’abord en service pour le service secret du parti nazi puis du IIIe Reich, le SD (Sicherheitsdient), on lui confie par la suite des tâches de police à Berlin, avant de l’envoyer dans les Pays-Bas, envahis en 1940. Il y a pour mission d’arrêter et de faire déporter les réfugiés politiques et les juifs.
Après un bref passage à Dijon, on envoie Klaus Barbie dans la ville qui demeurera toujours associée à son nom : Lyon. Il a la charge de la division SS ; son rôle : débusquer les résistants (Que les Allemands et le gouvernement de Vichy appellent : les terroristes …) et mener à bien leur interrogatoire, afin de démanteler complètement le réseau (Noyauté par ailleurs par les communistes ; ce détail aura son importance par la suite…). Pour parvenir à ses fins, Klaus Barbie met au point des méthodes d’interrogatoire extrêmement cruelles et éprouvantes. C’est à lui que l’on doit la capture et la mort du résistant Jean Moulin et l’odieuse arrestation, suivie de la déportation, des quarante-quatre enfants d’Yzieux : des enfants juifs recueillis clandestinement par une colonie de vacances. Tous périrent dans les fours crématoires d’Auschwitz quelques jours plus tard. Klaus Barbie avait à cœur de débarrasser la zone sous sa juridiction aussi bien des adultes résistants, combattants, que d’enfants dont le seul crime fut d’être juifs.
A la libération, Klaus Barbie fuit à travers toute l’Europe pour échapper aux Alliés, aidé ici par un réseau d’anciens nazis. Il se fait discret, mais finit néanmoins par être arrêté. Ni les Américains, ni les Britanniques ne parviendront à empêcher ses multiples évasions.
Ici prend place un drame de la Realpolitik qui, je l’espère, donnera à réfléchir quelque peu. Dans un contexte de début de guerre froide entre les alliés occidentaux et l’URSS, les Etats-Unis commencent à recruter parmi les anciens nazis les individus susceptibles de leur prêter main forte dans la lutte contre le communisme. Klaus Barbie se retrouve dès lors à partir de 1947 engagé par les services secrets américains (CIC, Counter Intelligence Corps, organe de renseignements de l’US Army) en qualité d’expert en interrogatoires efficaces. Idéologiquement, le calcul peut sembler logique : le nazi, par définition, est anti-communiste, et Barbie, fort de son expérience, a traqué les cocos.
Les Etats-Unis ne se rendent pas compte, ou ne veulent pas voir, que se servir d’un extrémiste pour contrer une autre idéologie constitue un effarant danger. Qu’on pense par ailleurs à l’utilisation des islamistes radicaux en Afghanistan dans la lutte contre les Russes toujours, et l’on en déduira rapidement, et avec justesse à mon sens, que de la morale la politique n’a cure.
La France, quant à elle, désire mettre la main sur Klaus Barbie, accusé de crimes de guerre à partir de 1948. Au départ, Paris désire simplement l’extrader dans le cadre du procès du résistant René Hardy, qui aurait trahi sous la torture Jean Moulin, le martyre de la résistance devenu dans l’Hexagone un héros national. Mais le CIC refuse d’extrader Klaus Barbie, qui est condamné par contumace à la peine capitale par le justice française.
Klaus Barbie devient néanmoins trop gênant pour les Etats-Unis, qui finissent par décider de lâcher leur protégé. Une accusation de vol venue d’Allemagne à l’encontre de l’ancien SS leur donne le prétexte idéal pour aider Klaus Barbie à fuir à nouveau, cette fois vers l’Amérique du Sud. Là va réellement commencer sa deuxième vie, tout aussi brutale et écoeurante que la première. Le réseau Odessa, connu aussi comme la « filière des rats », va lui permettre d’obtenir de faux papiers de la Croix Rouge qui lui ouvriront les portes d’un Etat en crise : la Bolivie.
Klaus Barbie redémarre à zéro, sous un nouveau nom : Klaus Altmann. Il travaille pour une ferme dont les propriétaires sont juifs. Après quelques temps, à force d’économiser, il parviendra à racheter l’affaire. On imagine bien quelle humiliation le nazi dans l’âme dut ressentir à œuvrer pour le compte de personnes dont il traquait les coreligionnaires en Europe à peine quelques années auparavant. Barbie était un antisémite convaincu.
L’homme a du ressort : reparti de rien, il fait rapidement prospérer une entreprise florissante de production de bois et s’acoquine avec les forces militaires locales, obtient la nationalité bolivienne et devient un homme influent et écouté des autorités ; il les convainc d’accepter un projet ubuesque, surréaliste : fonder une compagnie maritime marchande, la Transmaritima Boliviana, dans ce pays qui n’a plus d’accès à la mer depuis longtemps. Barbie en prend bien entendu les commandes, et la compagnie maritime se spécialise dès sa création dans le trafic international d’armes et de drogue. L’objectif de Klaus Barbie semble clair : il tente par tous les moyens de déstabiliser tous les fragiles régimes démocratiques d’Amérique du Sud, et soutient les dictatures militaires, très conservatrices, sous le regard bienveillant de la CIA : un gouvernement d’extrême droite vaut toujours mieux qu’un gouvernement avec des sympathies communistes.
A partir de 1964, l’armée fait appel à lui pour l’aider dans la traque des opposants politiques. Arrestations et tortures redeviennent le lot quotidien de Klaus Barbie, qui s’implique personnellement dans les interrogatoires des personnes interpellées.
C’est alors qu’interviennent les célèbres traqueurs de nazis Serge et Beate Klarsfeld. Ils ont remonté la filière du boucher de Lyon, ont découvert que Barbie et Altmann n’étaient qu’une seule et même personne. Beate Klarsfeld se rend en Bolivie accompagnée de la maman de deux des enfants d’Izieux, Ita Halaunbrenner, et d’une équipe de journalistes. Elle demande aux autorités de La Paz à rencontrer Klaus Barbie, ce qui leur sera refusé. Les deux femmes devront quitter le territoire bolivien, mais les journalistes pourront rester, et obtiendront une interview d’Altmann. Il niera être Klaus Barbie, même lorsqu’on lui soumettra une photo de lui lorsqu’il officiait à Lyon.
Le temps lui est maintenant compté. En 1980 a lieu un nouveau coup d’Etat en Bolivie. Le nouveau gouvernement au pouvoir, ramassis de sympathisants néonazis, octroie à Klaus Altmann le titre de colonel honoraire des services de renseignements. Il est le père spirituel de ce nouvel Etat, et voici qu’un vieux rêve, qu’il caressait plus ou moins en secret depuis des années, pourrait bien devenir réalité : créer un IVe Reich au cœur de l’Amérique du Sud, d’où il compte réactiver tous les réseaux d’anciens nazis encore actifs. Les croix gammées fleurissent alors un peu partout en Bolivie. Mais les Etats-Unis vont lâcher le pouvoir en place, en raison du commerce de drogue légalisé par la Bolivie. En octobre 1982, un nouveau président est placé au pouvoir par l’Amérique. Ce changement de régime ouvre la voie, enfin, au jugement pour crime contre l’humanité de Klaus Altmann, officiellement reconnu comme étant Klaus Barbie, dont la troisième vie, son crépuscule rouge sang, commence.
Le président français va donner son feu vert à l’extradition de Barbie. Le 25 janvier 1983, il est arrêté pour fraude fiscale par les autorités boliviennes, qui, au demeurant, trouvent à présent très gênant la présence de ce vieux monsieur responsable de tellement de crimes. En outre, ce dernier vient de connaître deux drames personnels qui affaiblissent sans doute considérablement sa combativité et son acharnement à échapper à ses juges : la perte la même année de son fils et de son épouse.
Extradé par les Boliviens en territoire français (Guyane), il regagne la France quelques jours plus tard. Il est interné dans la prison de Montluc à Lyon, là où il avait jadis torturé Jean Moulin.
Le procès de Klaus Barbie, hautement symbolique, débute le 11 mai 1987, après quatre années d’instruction. Sa défense est assurée par Me Vergès. L’homme, connu pour ses convictions communistes, s’ingénie à souffler le chaud et le froid et à exploiter la polémique en défendant l’ancien nazi. Sa plaidoirie va se fonder sur l’hypocrisie qui a permis à Barbie d’échapper pendant quarante ans à la justice : Barbie avait le droit pour lui sous le gouvernement de Vichy lorsqu’il faisait déporter des hommes, des femmes et des enfants vers les camps de la mort. C’est le gouvernement lui-même qui le lui ordonnait. Selon Me Vergès, le procès de Klaus Barbie n’est donc qu’une mascarade organisée par des autorités françaises, François Mitterrand en tête, pour expier les crimes non pas d’une seule personne, mais d’une nation toute entière. Il demanda l’acquittement, malgré les témoignages poignants des victimes et de la famille de ceux qui ont péri à cause de son client.
Le jury déclare néanmoins l’accusé coupable, et le tribunal condamne Klaus Barbie à la réclusion à perpétuité.
Il meurt des suites d’un cancer le 25 septembre 1991 dans la prison de Montluc, que le Garde des Sceaux Robert Badinter avait fait rénover spécialement pour Klaus Barbie à son retour en France en 1983.
S’il est une morale que l’on peut donner à cette histoire, c’est bien que quatre années d’emprisonnement est une peine bien maigre par rapport aux atrocités commises. Si toutefois cette aberration fut possible, c’est grâce aux vainqueurs occidentaux de la Deuxième guerre mondiale. Que n’ont-ils pas consenti pour combattre les Rouges ? Jusqu’à engager les pires individus.
C’est cette terrible réalité que dénonce le film de Kevin Macdonald à travers la figure emblématique de Klaus Barbie. Et si celui-là fut jugé, combien de criminels de guerre n’ont jamais comparu devant un tribunal ? Pas uniquement d’anciens nazis, d’ailleurs, mais d’anciens dictateurs, comme Augusto Pinochet !
My Enemy’s Enemy est un excellent documentaire très bien monté dans les deux première parties avant de s’achever comme un thriller dans la salle d’audience du procès de Klaus Barbie, avec les témoignages accablants, le visage impavide de l’accusé et les négationnistes qui défilaient au dehors. Pauvre justice…
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mardi, 05 février 2008
Cloverfield
Film américain (2008), réalisé par Matt Reeves, avec Michael Stahl-David, Lizzy Caplan, Jessica Lucas (Paramount)

Mise en situation :
Attention ! Les documents que vous allez voir proviennent du Ministère américain de la Défense. Il s’agit de l’enregistrement pris sur le vif par une des victimes présentes lors des évènements survenus un 22 mai à l’endroit « anciennement connu sous le nom de : Central Park ». D’abord des images d’un jeune couple qui nage dans le bonheur. Puis les préparatifs d’une fête en l’honneur du gars du couple précédemment cité qui s’en va au Japon (Environnement naturel de Godzilla !) pour des raisons professionnelles. Enfin, la party elle-même, avec tout le monde qui s’amuse, mais aussi avec le couple, qui n’en est plus un, qui se dispute.
Soudain, après ce démarrage aussi long qu'inutile, c'est le drame : un tremblement épouvantable suivi par un black-out sur toute une partie de New York ! Les joyeux fêtards sortent tous, inquiets qu’ils sont légitimement. Ils s’interrogent, ont des gestes fébriles. Soudain (Si je raconte le film, je ne sais pas combien de : « soudain » je devrais utiliser…) une explosion gigantesque a lieu sous leurs yeux médusés. Ils fuient vers la rue, où achève de rouler la tête de la Statue de la Liberté (Comme dans La Planète des Singes !).
La caméra continue de tourner, filmant la destruction de New York et la lutte pour la survie des rescapés.
Je l’ai déjà écrit, j’aime les films de monstres. En outre, je suis avec intérêt Lost - Les Disparus depuis la première saison, et l’on sait que J.J. Abrams est le père de cette série. Bref, plusieurs facteurs se trouvaient ici réunis pour que je puisse subodorer un bon moment.
Il n’en fut rien. Vouloir filmer une catastrophe de cette ampleur « vu de l’intérieur » semble sans doute un projet prometteur sur papier, mais une fois réalisé, on déchante. En effet, une heure et demie de caméra à l’épaule en pleine apocalypse, c’est trop pour moi. J’ai littéralement senti mon estomac danser la samba ; je me serais cru sur un bateau en pleine tempête du début à la fin. J’aurais placé une caméra sur le collier de Largo et l'aurait laissé gambader un petit temps, j’aurais obtenu le même résultat, il suffisait de rajouter plein d’effets spéciaux (Mais on les aurait à peine vus, parce que c’est un concept, voyez-vous ?).
Du coup, difficile de se captiver encore un peu pour les malheureux New-yorkais, qui filment toujours, même quand ils sont attaqués, d'ailleurs. Leur objectif, bien sûr, étant de laisser un témoignage unique, car « les gens voudront voir, comprendre ».
A Hollywood, les producteurs confondent décidement toujours mouvement et action. Ca bouge, ça remue, ça tremble, les images floues succèdent aux plans forcément nuls. Donc, à moins bien sûr ! que le concept vole trop haut pour mon pauvre cerveau, le réalisateur n’aura pas de quoi se vanter en l’occurrence.
La campagne marketing de Cloverfield fut savamment orchestrée sur une méthode inédite : buzz, spams et même, paraît-il, virus informatiques. Bref, une promo aux limites de la légalité histoire d’exciter la curiosité de tout le monde. Comme je comprends les producteurs ! Il faut bien créer un évènement autour d’un concept aussi indigeste que celui-ci. Le fruit des amours entre Godzilla et le Projet Blair Witch est une erreur cinématographique qui n’aurait jamais dû voir le jour.
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Expo Da Vinci
Ce dimanche, ma sœur, mon beau-frère, mon neveu, mon Ange et moi avons formé une joyeuse bande en visite à la Basilique de Koekelberg. L’envie nous avait-elle pris d’enfin honorer de notre curiosité l’une des « cinq plus grandes églises du monde » ? Non pas. C’est sur l’Expo Da Vinci que notre intérêt s’est porté.

Je l’avoue, il faut du courage pour atteindre les premières cymaises de l’exposition, car le public y vient nombreux, particulièrement le dimanche d’ailleurs. Si en plus on tient en compte que la basilique réserve l’ouverture de ses portes aux fidèles venus suivre la messe le dimanche matin jusque 13 heures, on aura vite compris qu’il y a foule l’après-midi. Et une fois entré, cinq ou six minuscules salles doivent encore être traversées dans la promiscuité la plus complète avant d’enfin recouvrer un peu d’intimité.
Néanmoins, nous le savions, car un gros mois auparavant, nous avions déjà prévu de nous y rendre, et nous avions reculé à la vue de la file gargantuesque qui piétinait devant les portes.
Quant à l’expo en elle-même, que vaut-elle ? Hé bien, on ne peut pas dire qu’il s’agisse du meilleur évènement de ce genre auquel j’ai assisté. Clairement, c’est un spin-off du Code Da Vinci par bien des aspects ; on devine l’équipe marketing de Collections & Patrimoines qui a planché sur un dossier intitulé : « Comment nous assurer le succès à tous les coups ? » un lundi matin où il pleuvait.
Ceci étant, il ne faut pas non plus cracher dans la soupe, on passe un agréable moment. On n’apprend pas grand-chose de neuf sur Leonard de Vinci, on revoit toutefois ses classiques.
L’exposition se construit sur quatre grands axes : premièrement, l’homme. Une rétrospective des grandes étapes de la vie de l’artiste à travers de nombreux documents de la Renaissance (Beaucoup de fac-similés !).
Deuxièmement, l’artiste. On y présente les différents arts dans lesquels Leonard de Vinci s’est exprimé : peinture, architecture, etc. C’est dans cette deuxième partie que l’on découvre le fameux « inédit » de l’exposition, une Marie Madeleine aux seins particulièrement généreux. Ce panneau, d’après les indications à lire sur place, serait attribué actuellement à Leonardo faute de mieux. Autant dire qu’il risque fort d’ici quelques années de retomber dans l’oubli d’où on l’a (Artificiellement ?) sorti quand des experts auront invalidé la paternité de l’œuvre attribuée au peintre de la Joconde.
Troisièmement, Leonardo de Vinci ingénieur. L’occasion de découvrir de somptueuses maquettes (Sans doute la partie la plus authentique de l’exposition, en fait…) reconstituant une quarantaine d’engins imaginés par le grand visionnaire que l’on sait : chariot automobile, rotor d’hélicoptère, bicyclette, char d’assaut, etc.
Quatrièmement, enfin, l’humaniste. On sait que Leonard de Vinci, même s’il ne parlait ni n’écrivait le latin et le grec, disséquait des cadavres, s’intéressait de près à la philosophie issue de la redécouverte de l’antiquité et imaginait des villes modernes censées remédier à la terrible insalubrité qui régnait dans les cités du XVe siècle en Europe. D’ailleurs, il conçut une ville à deux étages, le rez-de-chaussée dévolu aux pauvres, le premier aux riches bourgeois et aux nobles. Comme quoi, on a beau être un génie, on peut aussi avoir des idées très anti-démocratiques. Je sais, il faut tout replacer dans son contexte. Mais quand même…
L’Expo Da Vinci fera passer un agréable moment à tous (Nous nous sommes bien amusés, cela va sans dire !), même s’il convient de ne s’attendre à rien de transcendant. Je regrette d’ailleurs le prix d’entrée vraiment très élevé qui ne correspond pas à la richesse relative des oeuvres qu’on découvre à l’intérieur. Elle se tient encore jusqu’au 15 mars 2008 à la Basilique de Koekelberg à Bruxelles.
Site officiel : www.expo-davinci-eu
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lundi, 04 février 2008
Petits Contes cruels pour mal dormir - Dominique Leruth
Les Petits Contes cruels pour mal dormir constituent un recueil de nouvelles (plutôt que de contes) fantastiques proposant les mésaventures affligeantes d’un Parisien qui voit en permanence un ange depuis la fenêtre de son living-room, des poupées inquiétantes d’une petite fille névrosée, d’un vieux docteur serial killer ou encore d’une immigrée slave obsédée par les landaus désespérément vides d’une petite ville des Etats-Unis.
Quand elle était petite, l’auteure, Dominique Leruth, fut piquée au vif par ses camarades de classe qui lui demandèrent de quel bouquin elle recopiait ses rédactions. Elle ne comprit que plus tard qu'il s'agissait d'un compliment, involontaire sans doute mais quand même. Par la suite, elle a remporté le premier prix du concours La Fureur de lire sur le thème : « Donnez-nous des nouvelles de l’étrange ». Le président du jury, Thomas Owen lui dit alors : « Vous, vous êtes une méchante. »
Avec les années, Dominique Leruth est restée la petite fille qui écrit de jolies rédactions. Les jeunes lecteurs ainsi que les enseignants pourraient apprécier.
Ce livre a été publié grâce aux Editions Chloé du Lys, maison d’édition créée en 1999 dont la politique fut dès le départ de « se démarquer des autres maisons d’édition en pratiquant le compte d’éditeur, mais surtout en donnant une chance à chacun. »

Leruth Dominique, Petits Contes cruels pour mal dormir, Editions Chloé du Lys, Mouscron, Belgique, 2007
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