mardi, 29 janvier 2008

Youth without Youth

Film américain (2007), réalisé par Francis Ford Coppola, avec Tim Roth, Bruno Ganz, Alexandra Maria Lara (American Zoetrope)

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« 1938, en Roumanie. Dominic Matei, un vieux professeur de linguistique, est frappé par la foudre et rajeunit miraculeusement. Ses facultés mentales décuplées, il s’attelle enfin à l’œuvre de sa vie : une recherche sur les origines du langage. Mais son cas attire les espions de tout bord. Dominic Matei n’a d’autre choix que de fuir. Au cours de son périple, il va retrouver son amour de toujours, ou peut-être une femme qui lui ressemble. » (Extrait de : Cameo, ciné passion)

Envoûtant, ébouriffant, intrigant, virevoltant, hypnotisant, grisant, labyrinthique, intemporel … Il y en existe des façons de qualifier Youth without Youth, ou la recherche du temps perdu et retrouvé porté à l’écran par Francis Ford Coppola. Comme il respecte son spectateur, comme il fait appel à son imagination et à sa réflexion profonde ! Sans en appeler sans cesse aux références comme pas mal de ses contemporains, le réalisateur effroyable (Comment le définir autrement ? Effroyablement intelligent et sensible !) nous amène aux confins du monde et du temps, là on nous n’avons plus pied et où la moindre lame, la première des vagues venues pourrait nous emporter vers le délire. C’est un regard clair, celui d’un enfant muni de l’expérience d’un vieillard peut-être, que porte Coppola sur le voyage inédit, intime et universel à la fois de Dominic à travers l’amour et le temps. Et pour raconter cette odyssée, Coppola utilise la poésie, la plus belle expression humaine pour parler de choses incompréhensibles avec des mots que tout à chacun saisit. Quel homme, sinon un génie, parviendrait à filmer de la poésie ? Coppola le fit.
L’intrigue qui se déroule au cœur du XXe siècle, au cœur de l’Europe, nous interroge sans cesse sur la valeur de la vie, sur la finalité de nos obsessions. Pourquoi notre choix nous porte-t-il vers telle objectif, non vers un autre ? Coppola nous dit-il autre chose que : ce qui importe, ce n’est pas le temps qui passe et dure, mais ce que nous faisons du temps qui nous est dévolu. D’ailleurs, à l’arrivée, y a-t-il autre chose que … le présent ?

J’aimerais, car il en parle mieux que quiconque, citer quelques passages écrits par l’Homme de mes jours, à propos de Youth without Youth ; on comprendra aisément, eu égard à la qualité et la pertinence du propos, que je ne pouvais garde jalousement cet avis visionnaire pour moi. Son court texte, il l’intitule en poète qu’il est : La troisième Rose.

« Edgar Allan Poe disait que le problème de l’infini est que pour pouvoir cerner sons sens, il faut le penser tout le temps. Et c’est ni plus ni moins le problème auquel s’attaque le dernier film de Coppola. Il décide de prendre le chemin inépuisable de la poésie, de la poésie filmée. La simplicité ou l’illisibilité que le publique reprocherait au film, montre une perplexité face a une narration qui s’adapte à la logique de l’impossible. Le personnage, un aventurier borgésien, se met à explorer l’infini par ses deux « bouts » inexistants. D’un coté, l’origine du langage, de la pensée, le Verbe.
Quelle terrible déstabilisation si ce Coppola, cet auteur fou, veut faire une autopsie existentielle, s’il a compris que la connaissance pratique s’avère limitée, faillible. Quelle choc si derrière les viscères, derrière les bandages, se cache une âme, indétectable sous les appareils de dernière génération des experts des quatre coins du monde ! Sans presque le comprendre, le personnage s’attaque alors à l’autre « bout », le sens ultime de l’existence. L’amour ? Il a toutes les conditions pour être la troisième rose, mais Dominic comprend qu’aussi l’amour le plus pur peut être destructeur, chargé de finitude, et il doit, dans une emouvantissime paradoxe, abandonner son aimée pour mieux préserver son amour. Dominic ferme le cercle : il visite, maintenant, à son age, le même café, voit les mêmes amis, mais tout semble chargé d’une nouveauté imprévue : il prête attention à ce moment quotidien. (« It is always now », disent aussi les personnages d’Allen dans Cassandra’s Dream ). Cette renversante et désintégrante simplicité ne peut pas être une autre que celle du moment lui-même, arraché des perversions et des trames du temps, fixé par notre conscience : la plénitude, la réalisation de notre existence comme attitude, et non plus comme propos. Dominic (Un nom qui signifie en latin : ce qui appartient a Dieu...) découvre la grâce : et il ferme les yeux pour voir et comprendre que la grâce est infinie. Il a trouvé, à la fin (Ou au début ?) des escaliers de sa vie, le nom de la rose, de la troisième rose. »

Site officiel : ici !

jeudi, 24 janvier 2008

Le Tombeau des Champignac - Tarrin et Yann

Troisième et dernier ( ?) opus des aventures hors cadre du groom célèbre et de son compagnon aux cheveux rares et hirsutes. La série : Une Aventure de Spirou et Fantasio par … s’achève sur une excellente dernière note après un poussif Les Marais du Temps par Frank Le Gall qui n’avait pas eu l’heur de me plaire, c’est le moins que je puisse dire.

Dans cette histoire abracadabrante, Pacôme Hégéssipe Adélard Ladislas, comte de Champignac, savant farfelu aux méninges hyperactives, appelle au secours nos deux héros sympathiques. A leur arrivée, ils constatent stupéfaits que le comte a fait voler en éclats la moitié de son château à la suite d’une expérience scientifique pour le moins explosive portant sur l’élaboration d’un nouveau carburant non polluant.
Spirou et Fantasio trouvent néanmoins leur ami dans un état proche de l’euphorie : l’explosion a mis au jour une crypte dans laquelle vivait depuis des centaines d’années une sphinge merveilleuse. L’animal fabuleux semble veiller sur l’ancêtre du comte, Côme de Champignac.
Comme si l’excitation n’atteignait pas déjà son paroxysme, Fantasio découvre que de Champignac a accueilli en secret Seccotine. Cette dernière, à la solde d’un mystérieux M. Zanskar, est chargée de convaincre le comte de la suivre au Népal afin d’explorer une montagne dont la roche s’avère aussi friable que de la biscotte. Le but de l’expédition : découvrir le corps de la « Princesse des Glaces ».

On retrouve ici avec plaisir un graphisme proche de celui de Franquin quand il donnait vie au duo choc Spirou et Fantasio. Le trait, nerveux et inventif, traduit le plaisir et le respect que Tarrin et Yann ont ressentis en reprenant l’espace d’un album cette bande dessinée.
En outre, le dessinateur et le scénariste s’approprient avec bonheur les personnages « secondaires » principaux : Seccotine et le comte de Champignac. Passons une hommage éclair à Zorglub pour nous régaler enfin du cheptel de Champignac-en-Cambrousse : apparaissent pour notre plus grand plaisir Duplumier, Jérôme l’agent de police ou encore l’ineffable Dupilon. Deux bémols toutefois : premièrement, la sphinge, toute jaune, à laquelle il ne manque que les points noirs sur la fourrure et la queue interminable pour nous rappeler celui dont on ne peut prononcer le nom mais dont le cri est : « Houba ! Houba ! » Deuxièmement, Seccotine est devenue parfaitement antipathique ; bien dommage, quand on pense qu'il s'agit de la seule héroïne de la bande, c'est elle qui devient la peste !

Le Tombeau des Champignac constitue le meilleur tome de la série : Une Aventure de Spirou et Fantasio par … après celle de Vehlmann et Yoann, dont les réminiscences mésozoïques m’avaient enchanté. Certes, on n’atteint pas la virtuosité des L’Ombre du Z, Z comme Zorglub ou QRN sur Bretzelburg, n’empêche qu’on s’amuse de bon cœur, l’humour ne prenant jamais le pas sur l’action. Tout ceci sans tomber dans l’hommage lourdingue, parfois, mais surtout maladroit de Morvan et Munuera.

Curiosité : la bande-annonce, comme il est d’usage au jour d’aujourd’hui pour vendre un album de bédé…

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Tarrin et Yann, Le Tombeau des Champignac, Dupuis, collection « Une Aventure de Spirou et Fantasio », Belgique, 2007

Enfin Veuve

Comédie française (2008), réalisée par Isabelle Mergault, avec Michèle Laroque, Jacques Gamblin, Wladimir Yordanoff, Valérie Mairesse, Eva Darlan, Claire Nadeau, Tom Morton (Gaumont)

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« Anne-Marie vient de perdre son mari (Après vingt minutes de film plus ou moins, quand même…) dans un accident de voiture. Elle est enfin libre d’aimer celui qu’elle voit en cachette depuis deux ans. Mais elle n’a pas prévu que sa famille, pétrie de bons sentiments, a décidé de rester à ses côtés pour la soutenir dans son chagrin. Anne-Marie se retrouve alors encore plus prisonnière que lorsqu’elle était mariée… » (Extrait de : Acinapolis, votre complexe cinéma)

J’aurais tellement voulu aimer cet Enfin Veuve, au moins autant que j’aime l’humour d’Isabelle Mergault, délicieuse fausse naïve qui avait réalisé un exquis premier film avec Michel Blanc en paysan bourru qui se découvre un cœur (Film qui fit l'objet de la deuxième note du présent blog... Collector !).
J’avais envie de me délasser hier, de quitter la réalité destination le petit plaisir simple. Enfin veuve me tendait les bras. Point de discours, point de prise de tête, juste du plaisir.
Alors oui, il n’y a pas l’ombre d’une prétention dans ce film, et c’est tout à l’honneur d’Isabelle Mergault. C’est une comédie en décalage avec la réalité, parfait, je ne revendique pas le réalisme à corps et à cri. Mais pour qu’une comédie fonctionne convenablement, il me semble qu’il faut qu’elle soit … drôle. Or, je ne me souviens pas avoir beaucoup ri, loin s’en faut. Je confesse même que j’ai regardé ma montre deux fois, ce qui ne représente pas rien sur une long-métrage d’une heure et demie à peine.
Pourquoi ? Parce que Jacques Gamblin et Michèle Laroque ne sont pas de bons acteurs. Aussi à cause des dialogues particulièrement niais ; quelques bons mots ne suffisent pas à insuffler la vie aux protagonistes, ils ont besoin de consistance, d’une histoire, d’une raison d’être aussi peu binaire que possible. Si la réalisatrice a voulu leur donner ça, c’est raté : les personnages secondaires, censés, je suppose, être gratinés, se limitent à une caricature d’eux-mêmes et ne permettent pas aux acteurs (Eva Darlan, Valérie Mairesse, Claire Nadeau, …), justes d’habitude, de leur donner une épaisseur, ou du moins une logique. Par ailleurs, le personnage du père du mari décédé m’a carrément mis mal à l’aise, car le gâtisme dont il souffre ne chatouille pas mes zygomatiques ; je ne comprends pas comment Isabelle Mergault a estimé qu’il s’agirait d’un ressort comique digne de ce nom. Quant à l'acteur qui interprète le fils de Michèle Laroque, Tom Morton, il joue tellement mal qu'on a envie de lui mettre des claques sitôt qu'on le voit !

Espérons donc que si la Mergault poursuit sa carrière derrière la caméra, elle aura la main plus heureuse pour sa troisième réalisation.

samedi, 19 janvier 2008

Cassandra's Dream

Film américain & britannique (2007), réalisé par Woody Allen, avec Colin Farrell, Ewan McGregor, Tom Wilkinson (TFM Distribution)

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L’Illiade nous raconte que Cassandre, fille de Priam roi de Troie, jura de se donner au dieu Apollon en échange du don de prophétie. Mais elle manqua à sa parole, et l’olympien trompé, pour vengeance, dénatura son présent, condamnant la maudite à n’être jamais crue. Elle eut beau avertir les Troyens que leur ville serait bientôt détruite, nul ne lui prêta oreille, et l’inéluctable se produisit.
S’il advenait à un mortel de croiser Cassandre en songe, comme il serait sage de l’écouter, de rompre la malédiction du cruel Apollon. Sans quoi le mortel conviendrait, trop tard, que ses prédictions oniriques s’avèrent toujours justes…


Cassandra’s Dream, le bateau que deux jeunes frères issus de la classe très modeste de Londres viennent de s’acheter, n’occupe que la première place sur la liste infinie de choses que Ian désire acquérir. Son frère, Terry, souffre de dépendance au jeu : c’est un flambeur invétéré. Le premier fait tourner le restaurant très peu rentable de son père ; le second travaille comme mécano dans un garage bien achalandé.
Terry joue trop. Ian tombe amoureux d’une actrice au talent prometteur, mais que les scrupules n’étouffent pas. Tous deux finissent par avoir un besoin pressant d’argent. Heureusement, leur richissime oncle Howard, médecin millionnaire et héros familial dont la mère ne cesse de chanter les louanges lors des dîners dominicaux, fait un crochet par Londres pour « affaires ». Ian et Terry quémandent son aide, qu’il se montre trop heureux de leur fournir en échange d’un service douloureux mais indispensable : tuer un de ses collaborateurs décidé à se montrer bavard quant aux petites combines fumantes du médecin parti de rien pour bâtir un empire financier.

Ce film a donné l’occasion à la plupart des critiques de déverser quantité de fiel à l’encontre de Woody Allen. Il est dit dans de très nombreuses rédactions du monde entier que Cassandra’s Dream constitue le pire opus de la filmographie du réalisateur new-yorkais.
Je ne saurais être en plus grand désaccord avec la masse : je prétends que Cassandra’s Dream tient du drame shakespearien. La culpabilité, le sang qui souille nos mains, la fatalité et la liberté sont les thèmes présents dans le film, et le scénario, brillantissime, les fait valser au son de nos démons intérieurs. Comment ne pas sentir un profond respect pour une œuvre aussi édifiante, comment ne pas se sentir affligé par ces personnages qui tentent piteusement de s’accommoder avec leur conscience ? Qui ne reconnaît pas en Ian ces personnes avides de possessions et d’argent facile, aveuglé par le miroir aux alouettes que tend aux consommateurs la société de consommation ? Qui ne se reconnaît-il pas soi-même ? Qui ne ressent pas un malaise indicible devant les images de Woody Allen ? Ceux-là même qu’il dénonce ?
Cassandre pêche manifestement toujours par excès d’optimisme : elle espère être entendue des sourds.

Cassandra’s Dream n’est pas seulement un bon film : c’est un film important.

mercredi, 16 janvier 2008

Forteresse digitale - Dan Brown

Au royaume des indifférents, Dan Brown porte la couronne. Il écrit tout et n’importe quoi sous prétexte d’accoucher d’un best-seller. Il se documente pendant une ou deux heures, échafaude un roman dont les assises reposent sur des approximations et des trompe-l’œil, jusqu’à la grande scène finale qui devrait laisser le lecteur pantois. Ses quatre romans se bâtissent tous sur cette même trame.

Avant Le Code Da Vinci, avant Anges et Démons, avant Deception Point même parut un premier thriller technologique, Digital Fortress, traduit très maladroitement par : Forteresse digitale en français (Hé oui ! Comme nous le confirme le dictionnaire Larousse Compact français-anglais/anglais-français, digital signifie certes : digital quand l’adjectif se rapporte aux doigts, mais en informatique en revanche il signifie : numérique… Une ovation pour la maison JC Lattès !).
De quoi est-il question dans ce roman ? Mais d’une conspiration, pardi. Oh ! non, il ne s’agit évidemment d’une société secrète, en 1998 quand Dan Brown pondit son premier bouquin, il se montra plus modeste : il imagina simplement un méchant génie de l’informatique japonais revanchard déterminé à faire chanter la NSA, histoire de l’obliger à reconnaître au monde entier qu’elle … espionne le monde entier ! En échange de la coopération de l’agence, le machiavélique nippon délivrera l’antidote censé empêcher son cadeau empoisonné, un code « incassable », d’être commercialisé et d’envoyer par conséquent l’équipe de cryptologues de la NSA pointer au bureau de chômage le plus proche. Ben oui, si le Japonais tordu a créé LE code inviolable indéchiffrable impénétrable, comment voulez-vous que ça aille ?
Pas de bol, le Jap meurt, comme ça, bêtement, crise cardiaque foudroyante sous le soleil de Séville, en Espagne. Or, la NSA a quand même besoin de l’antidote. Le sous-chef principal envoie donc un civil (Pour ne pas mouiller trop l’agence non plus …) au casse-pipe récupérer une bague, sur laquelle … l’antidote serait gravé !
Le civil, qui est beau, c’est le copain de l’héroïne, qui est belle et qui a 170 de Q.I. (sic). Il a été mandaté par une des huiles de la NSA parce qu’il parle super bien l’espagnol, et il n’est pas faux de penser que ça peut constituer un atout indéniable à Séville, surtout qu’il n’y avait pas un seul professionnel de l’espionnage qui pétait deux mots de la langue de Cervantès ! Puis fondamentalement, la mission consiste juste à récupérer une bague, pas besoin d’envoyer James Bond pour ça non plus. Hélas, la promenade de santé va se transformer en jeu de massacre pour le malheureux pigeon de civil.
Ca paraît tordu, mais à ce stade du roman on a à peine parcouru une cinquantaine de pages. Ensuite, le récit vire au jeu vidéo avec un trésor à récupérer à la fin.

Grouillant d’invraisemblances, d’erreurs (La faute n’en incombe pas à Dan Brown, n’empêche que rien que le titre français est erroné !), de lieux communs et de retournements de situation abracadabrants, Forteresse Digitale se résume à un thriller pour les nuls, où la pauvreté du style n’a d’égale que la platitude de la personnalité des héros. A tel point que je me demandais en lisant ça, si Dan Brown était stupide au point de présenter à ses lecteurs des âneries ridicules, ou bien s’il était malin et avait parfaitement conscience qu’il vend de la bouse.
A cette question, mon ange répondit que Dan faisait simplement preuve d’indifférence, comme Mitterrand, et que la réponse au mystère ultime : pourquoi ses romans se vendent comme des petits pains ? se trouve dans le désir des gens bêtes de se sentir diablement intelligents et celle des gens intelligents de se sentir festivement bêtes. Et inversement.

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Brown Dan, Forteresse digitale, JC Lattès, Paris, 2007

samedi, 12 janvier 2008

Cabale à Kaboul

Documentaire franco-belge, réalisé par Dan Alexe (The Factory – Pierre Grise Distribution)

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Il y a de cela quelques années à peine, vivaient à Kaboul les deux derniers juifs d’Afghanistan. Ils se partageaient l’ancienne synagogue que leurs coreligionnaires avaient fui, pour émigrer ou mourir ailleurs. Le premier d’entre eux, Isaac, était un vieillard malicieux, guérisseur un peu sorcier ; le second, Zabulon, était un fidèle plus orthodoxe, respectant les dogmes judaïques, la mise toujours impeccable pour tenter de vendre son vin fabriqué clandestinement aux Afghans. Ils se détestaient d’une haine farouche, qu’ils ne manquaient jamais de manifester dès que l’occasion se présentait.

Ce film, aux allures de fable moderne, cache de nombreuses couches de lecture : tour à tour documentaire sociologique, politique, historique ou poétique, il montre parfois avec maestria, parfois avec maladresse une relation invraisemblable, qui au lieu d’être marquée du sceau de l’entraide et de la compassion mutuelle, se caractérise par la mesquinerie et la rancune fanfaronne. Néanmoins, au fur et à mesure que le reportage se poursuit, la haine devient un jeu innocent, naïf même, si bien qu’on se prend à reconnaître dans les prises de bec entre Isaac et Zabulon, ô surprise !, les disputes homériques entre Don Camillo et Peppone.

Mais la profondeur de Cabale à Kaboul ne se limite pas à cet antagonisme tendre (J'ose l'adjectif !) ; la genèse même du film tient du conte, triste. Car deux films ont en réalité été réalisés à Kaboul par Dan Alexe. Les pellicules du premier, tourné également avec les deux même protagonistes juste après la chute des talibans en 2002, furent volées pendant un séjour à Prague. S’ensuivit une grave dépression qui faillit avoir raison du réalisateur. Encouragé néanmoins par ses proches qui croyaient en lui et le persuadèrent que sa résurrection passerait par un retour là-bas, Dan Alexe partit tourner un second film, qui ne fut pas la copie conforme du premier, plutôt une nouvelle vision des personnages, une approche davantage intime sans doute. C’est cette version qui nous est offerte.

Isaac a aujourd’hui rejoint la terre d’Israël pour y reposer en paix ; Zabulon survit maintenant seul. Peut-être les disputes incessantes avec son frère de religion honni lui manquent-elles. Peut-être.
Quand Dan Alexe parle du film avec Zabulon, ce dernier ne cache pas son désintérêt. Et surtout s’interroge sur les motivations, saugrenues à ses yeux, qui ont poussé Dan à filmer Isaac.

vendredi, 11 janvier 2008

L'Aliéniste - Caleb Carr

Nous sommes en 1896 : une vague de crimes sadiques touche les milieux de la prostitution masculine et infantile. Les indices sanglants laissés sur les cadavres désignent un seul et même coupable pour chacun des meurtres. Un psychopathe rôde.
Une faune peu recommandable règne en maîtresse incontestée dans les bas-fonds de la ville, tandis que les autorités de la ville, gangrenées par la corruption, peinent à y mettre bon ordre, si bien que ces quartiers relèvent essentiellement de la terra incognita pour les notables new-yorkais. La presse se refuse d’ailleurs à souiller ses colonnes de « faits divers » aussi moralement dégradants.
Le préfet de police, Theodore Roosevelt, est néanmoins décidé à changer les choses. Il mandate un de ses amis, Lazlo Kreizler, aliéniste, d’enquêter en toute discrétion sur l’affaire. L’aliéniste est un nom (et un adjectif) qui signifiait plus au moins au XIXe siècle : psychiatre. Epaulé par son ami, le journaliste John Schuyler Moore, par deux frères, policiers idéalistes, et par une jeune femme libre et indépendante, Sara Howard, Lazlo parviendra peut-être, grâce à des méthodes d’investigation psychologiques expérimentales, coincer le criminel avant qu’il ne fasse une nouvelle victime.

L’auteur, spécialiste de l’histoire militaire ou de « violence organisée », a voulu avec ce roman lancer une innovation dans le genre : polar avec serial killer en situant son action dans le New York de la fin du XIXe siècle. Lazlo Kreizler est un pionnier de la psychiatrie aux prises avec un tueur en série, et ses méthodes passent pour révolutionnaires auprès des spécialistes criminels de l’époque. Sur ce point, je pense que Caleb Carr atteint le but qu’il s’était fixé : l’antagonisme entre les progressistes et les conservateurs constitue un récit dans le récit. En outre, la traque du meurtrier se laisse lire agréablement, même si on ne frissonne guère.
En revanche, on aurait espéré davantage de profondeur en ce qui concerne l’enquête psychologique, plus d’ambiguïté aussi en la personne de Lazlo Kreizler, dont la capacité à cerner la personnalité de l’assassin n’est que brièvement expliquée, et à aucun moment exploitée.

Surtout, le roman compte de bien nombreuses pages. Les détails foisonnent, mais au lieu de servir le récit, ils finissent par représenter un amas d’informations parasites qui distraient le lecteur. Sans doute l’historien qui se cache derrière l’écrivain s’est-il fait plaisir en décrivant une ville qui a beaucoup changé en un siècle, et sans doute également a-t-il voulu rendre son univers « kreizlerien » le plus crédible possible. Hélas, le genre du thriller, en littérature comme au cinéma, ne souffre pas les digressions, à moins qu’elles n’apportent un rythme ou un éclairage nouveaux à l’intrigue principale. A tant vouloir créer une ambiance, Caleb Carr engendre l’ennui. Aussi se demande-t-on si cette brique de presque six cents pages n’aurait pas pu être trois fois moins épaisse et peut-être trois fois plus efficace.

En ouvrant ce pavé trop cuit pour être assez saignant, on attend beaucoup de malaise. On doit malheureusement se contenter de salmigondis de pistes maladroites, qui s’entrecroisent sans grâce, comme un spaghetti pâteux. On comprend dès lors mieux la critique de Télérama, mise en exergue sur le quatrième de couverture de l’édition de poche : « Un monde digne d’Eugène Sue. Avec l’ombre de Sherlock Holmes qui plane, non loin de celle de Jack l’Eventreur. Comme si Conan Doyle avait signé ce scénario teinté de Silence des Agneaux. » N’importe quoi.

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Carr Caleb, L’Aliéniste, Presse de la Cité pour la traduction française (1995), réédité chez Pocket, Paris, 2007

lundi, 07 janvier 2008

Des Fantômes et des Anges

Le Mac’s, le Musée des Arts Contemporains sur le site du Grand-Hornu, est un endroit extraordinaire : on y collectionne des pièces les plus récentes, les plus intrigantes, les plus intellectuwelles et les plus … interpellantes, entendez par-là les plus incompréhensibles, celles qui vous font dire qu'en ce qui concerne l’art contemporain, il y aura pour les historiens de l’art des décennies à venir un grand travail de tri à effectuer pour séparer le bon grain de l’ivraie, l’essentiel de l’accessoire, le médiocre du divin.

aeca1110369f78ea5311a9309fd0f00d.jpgKrikri et moi, décidés à faire de 2008 une année moins horrible que 2007, nous sommes rendus le 02 janvier visiter l’exposition : Des Fantômes et des Anges qui y est actuellement tenue. Une exposition qui doit son existence à la collaboration active entre le Mac’s et le musée d’art moderne et contemporain de Villeneuve d’Ascq, dans le Nord. Ce dernier possède une collection exceptionnelle des principaux artistes modernes du XXe siècle. Fermé pour rénovation jusqu’en 2009, le musée a mis à la disposition de son homologue belge l’ensemble de sa collection permanente. Buzine, le directeur du Mac’s, a saisi l’opportunité au bond pour mettre sur pied un parcours de rencontres improbables et inédites comme il les aime.
C’est ainsi que l’arts conceptuel, modernes et bruts dialoguent donc sur les cymaises des Fantômes et des Anges. Modigliani flirte avec Aloïse Corbaz, une folle dont les œuvres ont été reconnues comme appartenant de plein droit à l’art brut, John Baldessari fait face aux dessins de Henry Darger, Bambois à Elise Muller (L’œuvre de cette créatrice d’art brut est l’affiche de l’exposition…). Une rétrospective à n’en pas douter d’un très grand intérêt, qui engendre mystère, inquiétude, malaise, effroi. Des fantômes et des anges rôdent bel et bien en ces lieux chargés d’histoire et de signification.
Non pas tant en raison de la qualité des peintures, ni du « génie » de pape belge de l’art contemporain Laurent Buzine, mais bien plutôt grâce aux questions insolubles que soulèvent l’exposition : en quoi consiste la différence entre art brut et art naïf, sinon par la considération que l’artiste a de lui-même ? Pourquoi un artiste est-il considéré comme fou ou comme visionnaire habité ? Pourquoi est-il célébré comme un héros ou envoyé à l’asile (Van Gogh, Edgar Allan Poe, Nietzsche, Guy de Maupassant, …) ? Plus intrigant encore, d’où vient finalement l’inspiration elle-même ? De notre ressenti, ou de notre expérience ? De notre intuition, ou de notre vécu ? Comment expliquer que les jeunes filles prudes d’Aloïse Corbaz affichent le même nez oblong, les mêmes yeux unicolores, sans pupille, que les modèles de Modigliani ?

Très conceptuelle dans son principe, l’exposition : Des Fantômes et des Anges n’est pas facile d’accès. Il s’agit du reproche que l’on peut tout naturellement faire à l’art contemporain en général et à Laurent Buzine en particulier. D’ailleurs, certaines pièces n’ont, selon moi, pas du tout leur place ici : par exemple la Machine à écrire avec l’haut delà, de Jean Perdrizet, qui ne se considérait pas comme artiste, mais comme scientifique (Que son invention prête à rire ou pas !). On me rétorquera que c’est justement ce qui distingue les « brut » : ils n’avaient pas la moindre idée d’être des artistes dignes d’être reconnus. J’acquiesce, mais alors j’estime qu’il sera juste que le prochain jouet escamoté par Largo acquière le titre de prochaine plus grande œuvre d’art du XXIe siècle.
Non, définitivement, la dernière question qui nous hante, le fantôme : qu’est ce que l’art ?

L’exposition est à voir pendant une semaine encore au site du Grand-Hornu. L’année 2008 démarre sous les meilleurs hospices culturels…

mercredi, 02 janvier 2008

Moby Dick - Herman Melville

Moby Dick, écrit par Herman Melville en 1851, raconte l’histoire d’un équipage de baleinier parti chasser un monstre mythique, un cachot blanc. A la barre, le capitaine Achab, mû par une soif de vengeance envers l’animal qui engloutit un jour une de ses deux jambes.

Cette aventure maritime est un roman-océan, qui sous le couvert d’un récit réaliste de la vie d’une campagne de chasse à la baleine donne à lire une réflexion extraordinaire sur la condition humaine.
Achab représente lui le rêve de la reconquête de ce qui est à jamais perdu, le combat borné contre ce contre quoi on ne peut qu’accepter. Il incarne la déraison des fanatiques, la triste lubie de ceux qui ne suivent plus le nord qu’indique la boussole. Pantin ridicule, il se rebelle face à son destin, et expose tout son équipage à des dangers inutiles. Néanmoins, on en vient parfois à se demander s’il n’est pas finalement le plus sage d’entre tous dans sa folie, lui qui désobéit, qui se rebelle contre le destin et retourne les codes de l’obéissance de la flotte baleinière. Interprétation personnelle, bien sûr.
Ismahel, le narrateur, compile lui avec un soin qui frôle la maniaquerie tout ce qu’il est possible de savoir sur les baleines, et expose, de la tête à la nageoire, tout ce qui constitue sa proie. Anatomie, étude du milieu, fluides et liquide circulant dans l’immense corps, tout doit être noté, mentionné, décrit minutieusement. Fidèle, docile, Ismahel survivra au naufrage inévitable du Péquod, le navire que dirige Achab.
Sans jamais s’affronter une seule fois, il me semble que ses deux personnalités s’opposent parfaitement, et que les rapprocher se fait presque inconsciemment.

L’exploration de l’âme humaine, voilà le voyage entrepris par Melville, sous les embruns et au cœur des typhons. Un roman essentiel.

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Melville Herman, Moby Dick, traduit de l’anglais par Armel Guerne, Éditions Phébus, collection Libretto, Paris, 2005

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